
L’expression « d’un verre à l’autre » – d’un verre à un autre verre – indique à la fois la répétition d’un geste et l’addition de verres qui conduit à des quantités plus ou moins importantes. Elle décrit ce qui se voit extérieurement mais ne dit rien de ce qui se passe intérieurement chez une personne…
Et, pour certains, cela peut être de l’ordre d’un véritable bouleversement.
Alors, il ne s’agit plus maintenant d’un autre verre mais plutôt de la transformation en une Autre personne sous l’effet des propriétés psychotropes de l’alcool. Ses premières expériences positives avec le psychotrope ne nécessiteront pas de grandes quantités et, une fois qu’elles se sont produites, elle souhaitera les réitérer. Plus les transformations seront vécues positivement, plus le désir de les reproduire sera puissant. Elles sont en fait des réponses inédites à sa vulnérabilité qui lui permettent d’être bien avec elle-même.
Être bien avec elle-même, c’est-à-dire surmonter ce qui peut la parasiter d’une manière ou d’une autre dans ses confrontations au réel : pouvoir aller vers les autres, oser faire et dire, assurer ses rôles, être disponible, bref, satisfaire aux diverses attentes des groupes sociaux dans lesquels elle évolue, du simple souhait à l’injonction impérieuse… Exister à ses propres yeux et aux yeux des autres, s’y évertuer du mieux possible, viser une sorte d’Homme de Vitruve pour être reconnu d’Autrui. Ainsi, l’Autre, c’est aussi Autrui qui l’attend.
Et Autrui applaudira à la réalisation des attentes, généralement sans même percevoir le rôle du psychotrope qui le permet. D’ailleurs on ne dira évidemment pas de prendre tel ou tel psychotrope, on ne verra que la conformité de la réponse attendue.
Et cela sera longtemps possible, tant que les effets psychotropes seront vécus positivement et jusqu’à ce qu’ils ne répondent plus. Alors, de toutes parts, des processus négatifs entrent en résonance : non seulement la psychotropie ne marche plus mais les ressources de la personne – qu’elle avait si efficacement remplacées par elle – sont altérées du fait de leur inemploi ; la toxicité se révèle par des atteintes organiques ou des dysfonctionnements ; des ivresses non désirées surviennent avec leur lot de conséquences négatives ; la vie intérieure devient tourmentée par la culpabilité, le sentiment d’impuissance, la perte de sens… Et Autrui finira par se détourner de la personne qui ne répond plus aux attentes des groupes et parfois le menace.
D’un verre à l’Autre c’est toute cette histoire avec le long cortège de ses avatars heureux puis malheureux, de toutes les interrelations entre un produit, une personne, ses entourages. Mais souvent, vers son terme malheureux, on ne verra plus que la mécanique misérable d’un geste délétère accumulant maintenant de dangereuses quantités d’alcool, d’un verre à l’autre !
