
Les propriétés toxiques de l’alcool font que plus les quantités ingérées sont importantes, plus les incidences nocives sur l’organisme le seront également. On peut aussi étendre le spectre de la nocivité aux effets sur le psychisme et les relations à autrui.
L’approche bio-psycho-sociologique veut rendre compte de toutes ces conséquences néfastes et personne ne songerait sérieusement à remettre en cause ce rapport de causalité et de proportionnalité entre quantités consommées et méfaits.
Les personnes alcooliques seraient donc des personnes qui consomment beaucoup, beaucoup trop… Et lorsque l’on voit les quantités énormes qu’elles peuvent ingérer, il est clair que cela ne peut que « mal se terminer », c’est l’évidence même.
Et c’est d’ailleurs sur elle que l’on s’appuie pour imaginer sortir des problèmes : « s’il ou elle ne buvait pas ou buvait moins, cela règlerait tout ! »
Pourtant cette évidence a quelque chose de douteux : qui peut prétendre consommer quelque chose pour sa quantité ? Cela n’a pas de sens et quel que soit l’objet de consommation, on ne consomme pas la quantité pour la quantité. Si je me rends au cinéma dix fois par mois, c’est parce que j’aime voir des films, pas pour en voir dix ! Si je n’y vais qu’une fois par an, c’est parce que j’y porte un moindre intérêt, pas pour n’en voir qu’un seul !
Cette observation – qui confine à la lapalissade – n’est sans doute pas aussi banale qu’il y paraît puisque c’est la représentation courante de l’alcoolique à laquelle la majorité s’accroche : l’alcoolique est quelqu’un qui boit beaucoup trop. Elle pose un problème fondamental : quel est donc l’intérêt de consommer telle ou telle dose d’alcool ? Et la question se pose d’ailleurs pour tous et quelle que soit cette dose, qu’elle soit jugée importante ou, au contraire, jugée faible[1].
Bien entendu, la psychotropie a « quelque chose à voir » avec les quantités ingérées par une personne. La nature des effets recherchés et la nécessité d’augmenter les doses dans le temps pour les maintenir (phénomène de tolérance) sont sans doute les deux paramètres principaux qui expliquent ces quantités. Savoir pourquoi certaines personnes ont recours à la psychotropie et pas d’autres me semble être une posture autrement plus pertinente que celle de l’étonnement devant des quantités jugées excessives et inconsidérées.
La causalité restreinte « quantités d’alcool entraînent méfaits » n’est qu’un simple maillon dans une chaîne causale bien plus longue. Le concept de psychotropie doit l’intégrer pour la rendre plus intelligible.
C’est la réflexion que propose le point Méfaits et effets psychotropes du chapitre 1 La représentation courante (D’un verre à l’Autre pages 19-22).
[1] Notons au passage la grande subjectivité attachée à la notion de quantités.
