Tous contre un, un contre tous?!

Tout le monde s’accorde pour estimer que le fait d’alcoolisme est circonscrit à la personne, que c’est une affaire strictement individuelle. A la partition en deux mondes – les bonheurs de la convivialité versus les malheurs de l’alcoolisme – s’ajoute le consensus implicite que les premiers sont « l’œuvre de tous », les bons vivants, tandis que les seconds sont « l’œuvre d’un seul », l’alcoolique déviant.

Mais, avant qu’on le désigne comme tel, l’alcoolique n’a-t-il jamais participé à la fête collective en y apportant, à part entière, son propre écot à la joie et à la convivialité ? Plus largement et en dehors des contextes festifs, son recours au produit alcool n’a-t-il pas servi le(s) groupe(s), d’une manière ou d’une autre ? Et alors, comment passe-t-on d’un statut de participant à la convivialité à celui de rabat-joie, du rôle de contributeur au bon fonctionnement à celui de fauteur de troubles ? Le modèle culturel qui engage le collectif n’a-t-il rien à voir dans ce processus ? Plus subtilement, que se joue-t-il dans les groupes et les relations interpersonnelles qui puisse conduire, à un moment donné, à des alcoolisations problématiques ?

Ces questions-là sont éminemment dérangeantes car elle interpelle des groupes dans leur ensemble et leurs modes de fonctionnement à différents niveaux, parfois le système social dans sa totalité. Là, les réponses sont aussi plus difficiles à trouver et à mettre en œuvre car il s’agit de remettre en cause tout un édifice, son architecture et son histoire.

Il y a, d’évidence, quelque commodité à ne pas y toucher, à ce que les choses soient agencées suivant un ordonnancement stable – voire immuable – et rassurant : d’un côté la convivialité, le partage et la force du groupe, de l’autre, la tristesse, la désunion et la faiblesse de l’isolement. Il est alors plus aisé de « dénoncer » l’alcoolique dans sa solitude désarmée – « l’alcoolique c’est toujours l’autre » – que le système-refuge. Il faut bien se rassurer comme on peut…

Avec une telle approche qui ne questionne que l’individualité, le registre des « solutions » ne peut bien sûr proposer que des mesures individuelles comme celle d’imaginer qu’il suffit d’enseigner le « bien-boire » pour que le gourmand se métamorphose en gourmet ! Les alcooliers, de leur côté, peuvent bien en appeler à la « consommation responsable » de chacun, cela évite toutes les grandes questions sur la collectivité… que l’on conforte ainsi dans ses fondements, tout en lui fournissant un coupable inoffensif qui ne se rebellera pas puisque qu’il est seul fautif devant et contre tous.


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