
« Est-ce que le mensonge reste pathologique toute sa vie chez l’alcoolique ? ». Cette question rencontrée récemment sur Internet présuppose l’existence d’une tendance « naturelle », d’un « trait de caractère », qui conduirait les personnes alcooliques à mentir sans vergogne. Cette idée est parfois même énoncée par des personnes alcooliques elles-mêmes, après s’être séparées de l’alcool…
L’antialcoolisme tonitruant de la troisième République et ses jugements d’alors (l’alcoolique est un être vicieux, violent, mauvais père, mauvais époux, mauvais camarade ; il est taré et sa descendance sera elle-même alcoolique et elle-même tarée, etc…) aurait-il encore quelques tristes survivances dans ce type de croyance ? Naturellement cette prose brutale d’antan est aujourd’hui révolue, le climat passionnel de l’antialcoolisme s’est bien éloigné et de nombreux travaux explicitent maintenant divers comportements (en particulier le déni). Mon propre parcours m’a aussi amené à une autre perception de mes propres comportements.
Je me suis ainsi rendu compte, dans mes premières années d’abstinence, qu’il m’arrivait souvent de rechercher des « raisons » pour justifier telle ou telle situation auprès de proches… Alors que le déroulement effectif des événements se suffisait à lui-même. C’était un réflexe quasi-automatique.
Pour justifier un retour tardif à la maison par exemple, je me mettais spontanément à imaginer toutes sortes de prétextes qui me semblaient plus à même d’expliquer ce retard que les événements réels eux-mêmes… Comme si, ce qui venait de moi, des réalités que je vivais, était forcément inacceptable, irrecevable, insuffisant. Je n’avais alors aucunement le désir de tromper ou de mentir mais inconsciemment de trouver quelque chose « plus à la hauteur ».
Il m’a fallu du temps pour prendre conscience de ce phénomène si ancré en moi. Je me garderai bien de généraliser mais il me semble qu’il a beaucoup à voir avec le doute de soi qui prend tant de formes (et de place) chez nous autres addicts : ici le besoin d’approbation, mais chez d’autres l’anxiété, la timidité, le perfectionnisme, la mythomanie, etc, la liste est loin d’être exhaustive…
Lorsque notre fonctionnement « tourne » autour du doute de soi, il n’est pas surprenant de ne jamais se sentir au bon endroit et au bon moment. C’est un ressenti profond, malaisant, obscur, et il est manifestement d’une autre nature que les stratagèmes d’antan visant à dissimuler les alcoolisations ou les rendre acceptables…
Le doute de soi est à mes yeux d’une grande importance et dans le 3ème livre à paraître D’escapades en évasions je lui consacre un chapitre entier (« …Les Uns – les Autres… », chapitre 6).
