
Selon les données courantes (et nécessairement approximatives), l’alcoolisme touche 8 à 12% des adultes de toutes conditions et il n’est donc pas étonnant de retrouver une proportion de cet ordre parmi les soignants. La difficulté à se déclarer malade alcoolique (voir dernier billet « Je ne suis pas malade ») est pour eux encore plus importante que pour le reste de la population.
Aux yeux du public, la reconnaissance de cette réalité n’apparaît-elle pas en effet comme une sorte de disqualification à exercer le métier ? Ne conduit-elle pas à remettre en cause toutes leurs compétences (voir billet précédent « Il est malade ! ») ?
De leur côté, et même en rejetant sans équivoque toute stigmatisation, ils ne peuvent aisément se percevoir ou seulement s’imaginer alcooliques, ce ne peut être qu’un autre. Ils s’obligent à tenir à bonne distance l’idée de malade alcoolique pour eux-mêmes afin de pouvoir prétendre soigner cette maladie, leur crédibilité en dépend. On peut aboutir ainsi à une sorte d’assignation identitaire suivant laquelle le soignant ne pourrait être l’alcoolique et, inversement, l’alcoolique ne pourrait être le soignant. Cette appréhension sclérosante des identités ou des rôles, sans doute largement inconsciente, n’affecte pas que les soignants et me semble toucher beaucoup de ceux qui manient le savoir addictologique. Rares sont en effet les prises de paroles par lesquelles leurs représentants, s’autorisent à parler simplement (mais courageusement) de leur parcours.
Et pourtant quel puissant éclairage cela pourrait jeter ! La vidéo de la séance plénière d’ouverture du 12e congrès de la Fédération Addiction animée par Marie Öngün-Rombaldi en juin 2023 « Pourquoi se drogue-t-on encore ? » m’apparaît comme un exceptionnel modèle du genre avec ce que l’universitaire Jean-Sébastien Fallu appelle son « auto-dévoilement » et les interventions de Michaël Hogge et Jean-Pierre Couteron. Je vous invite à la visionner à partir du lien ci-dessous
La reconnaissance du savoir expérientiel, l’implication croissante des pairs-aidants dans les structures de soin ou encore leur association à la recherche participative sont-ils d’autres signes d’un mouvement de fond prometteur qui supprimerait les étiquetages qui se veulent rassurants mais finalement si appauvrissants ? Nous serions alors tous « banalement » vulnérables, foncièrement humains avant d’en être malades… peut-être…
Nouvel extrait à la page D’escapades en évasion (livre 3) : « Un modèle culturel à destituer »
