
Avec un statut de malade, la personne alcoolique, de son côté, peut légitimement mettre en avant les méfaits qui attestent de ce statut. Tout ce qui n’en relève pas est ignoré ou minoré – en tout cas rarement dit – puisque cela risquerait de le remettre en cause.
Le témoignage classique, pratiqué par de nombreux militants en toute bonne foi et, souvent, dans le désir généreux d’aider, est bâti au moins en partie sur cette adhésion au statut de malade passif : il fait essentiellement état des méfaits et de leur résolution possible par des soins. Ainsi, en se cantonnant le plus souvent à la narration descriptive des problèmes et leur règlement par un dispositif technique, il ignore grandement la dimension existentielle du recours au psychotrope.
Cette posture répandue peut avoir plusieurs implications. D’abord, elle conduit la personne à adopter un statut passif (« je suis malade, donc on me soigne »), alors qu’il serait opportun, au contraire, qu’elle se mobilise pleinement pour elle-même. Elle tend à éloigner la personne de la perception des bénéfices qu’elle a pu obtenir dans les effets psychotropes dans une période où ils lui servaient à « quelque chose ». Pourtant, cette connaissance – déjà difficile d’accès du fait de son éloignement dans le temps – serait bien utile à son cheminement en l’éclairant sur son fonctionnement (« à quoi les effets m’ont-ils servi ? »).
Un autre aspect négatif du concept d’alcoolisme-maladie peut apparaître chez les personnes alcooliques et leurs proches avec les illusions de la cure ou du médicament-miracle… Et toutes les déconvenues et incompréhensions qu’elles entraînent. Hélas, les problématiques nécessitent un autre traitement que seulement médicamenteux.
L’obstacle le plus important pour accéder à la connaissance du rôle des effets psychotropes tient sans doute au fait que les méfaits ont une meilleure acceptabilité sociale que les bénéfices de la psychotropie qu’il paraît « inconvenant » de revendiquer.
Reste que le statut de malade comporte tout de même au moins un rôle positif, capital : contribuer à la déculpabilisation de la personne, si nécessaire à sa mobilisation pour qu’elle s’inscrive dans une nouvelle logique d’épanouissement, notion plus à même de rendre compte de la dimension existentielle au cœur des problématiques addictives. On peut alors imaginer que l’idée acceptée de maladie soit utile à la personne au début de sa démarche – pour déculpabiliser – mais qu’elle doive ensuite y renoncer afin de pouvoir s’orienter vers la recherche de ses propres solutions. Devenir progressivement acteur de ses « soins » est la première phase pour devenir acteur de sa vie, le moyen se confondant avec l’objectif : pour parvenir à être heureux, il me faut être acteur (mobiliser des moyens), je ne peux être heureux qu’en étant acteur (développer mes potentialités).
L’extrait proposé la semaine prochaine « Recommandations quantifiées et psychotropie » apparaitra à la page D’un verre à l’Autre. Il est tiré du chapitre 2 de ce livre, « La construction médico-sociale ».
