Psychotropie – Une perception courante inconsistante

On admet généralement les propriétés euphorisantes de l’alcool chez une personne et leur incidence dans l’établissement de la convivialité dans un collectif. Aux antipodes de cette configuration, on décrit aussi l’alcoolique aux prises avec ses déboires et sa culpabilité, qui « boit pour oublier », enfermé dans sa solitude ultime.

Il s’agit bien dans ces deux cas de recours aux effets psychotropes mais on aura du mal à les reconnaître comme tels tant ils sont différents et tant les réalités auxquelles ils répondent sont différentes. Ce sont souvent les seuls effets que l’on retient et leur compréhension se limite généralement à la superficialité et à l’instantanéité de leur perception immédiate… Et les « bons vivants » n’auront aucune raison de s’interroger sur la convivialité joyeuse, pas plus que l’alcoolique ne souhaitera (et, le plus souvent, ne pourra) s’exprimer sur quelque chose qui lui échappe de plus en plus.

Si ces deux configurations extrêmes ne peuvent être exprimées avec un minimum de consistance, comment pourraient l’être tous ces ressentis intermédiaires individuels avec toute la subtilité de leurs nuances et de leurs évolutions ? Alors, rien n’est dit ni partagé : la connaissance empirique de la psychotropie reste emprisonnée dans les vécus individuels, tenus quasiment au secret.

Toute cette méconnaissance ne se limite pas aux représentations courantes : le fameux DSM 5[1] dans sa partie consacrée aux « Troubles de l’usage » ne mentionne le mot PSYCHOTROPE dans aucun des 11 critères énumérés. Les effets – sans le qualificatif de « psychotropes » donc – sont seulement évoqués pour évoquer la tolérance : « besoin d’augmenter les quantités pour atteindre l’intoxication ou les effets désirés » et la propriété de psychotropie est alors assimilée à celle de toxicité !

La difficulté à parler de la psychotropie se double ici de la puissance du tropisme des méfaits qui conduit à aimanter l’attention de leur côté. Il est légitime (et parfois urgent) de s’occuper de leur règlement mais en ne s’occupant que d’eux, on accumule les savoirs et les pratiques les concernant renforçant le sentiment que c’est de ce côté-là qu’il faut penser et agir. Ainsi, on trouve beaucoup de choses du côté des méfaits parce qu’on y a beaucoup cherché et agi, pas ou peu du côté des effets psychotropes parce qu’on ne s’y attarde pas, qu’on ne les regarde même pas la plupart du temps.

Tout cela explique peut-être pourquoi – à la différence de « toxicité » -, le substantif « psychotropie » ne figure dans aucun dictionnaire courant, comme si elle n’existait pas ! Ce vide sémantique serait-il l’une des expressions du tropisme des méfaits ?


[1] Diagnostic and statistical Manual of Mental Disorders (Manuel des maladies mentales) est publié par l’APA (American Psychiatric Association). C’est un outil de classification des troubles mentaux dont la dernière version, le DSM5, date d’avril 2013.


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