
Un intervenant sur le réseau Linkedin m’a reproché à plusieurs reprises l’usage du mot PSYCHOTROPIE au motif qu’il n’apparaît pas dans les dictionnaires courants. Il me faut expliciter les raisons de cet usage.
Pour ma part, je suis simplement resté fidèle à mes valeureuses formations AREAT (Association de Recherche en Addictologie de Terrain), reçues il y a plus de 30 ans, quelques années après m’être séparé définitivement du produit alcool.
À leur suite j’ai fait grand usage de ce mot, si riche pour la compréhension de mon propre parcours et si fécond dans tous mes domaines d’activité (accompagnement, prévention, vie associative, etc) et au cours de multiples rencontres (bénévoles ou pros). Je note que personne ne s’est offusqué de son emploi dans toutes ces situations et durant toutes ces années.
Personne non plus n’a manifesté le moindre désaccord parmi les éminents représentants du monde addictologique des années 90 en écoutant l’illustre Docteur Jean Rainaut lui-même prononcer ce mot à la fin de son discours introductif (Actes du Forum européen de la revue Alcoologie plurielle, Cergy-Pontoise, février 1993), évoquant « Le jeu du consommateur non-dépendant dans le maniement de la psychotropie »[1].
Quoi qu’il en soit, je ne suis pas linguiste et surement pas compétent pour juger du bien-fondé de la construction étymologique de ce mot. Par ailleurs, je n’aime pas les néologismes et ce qui m’importe ne relève pas de la discussion sémantique. Elle n’est que le reflet d’une problématique plus profonde : on ne sait rendre compte que des méfaits (réunies sous le substantif TOXICITÉ) et pas, ou peu, ou mal, des effets psychotropes (sans substantif : ni PSYCHOTROPIE, ni PSYCHOACTIVITE ne sont reconnus)[2]. On ignore ainsi les propriétés psychotropes, réduites à l’état d’attributs volatils et inconsistants.… donc sans véritable intérêt !
Le tropisme des méfaits, à l’œuvre depuis l’origine du mouvement antialcoolique il y a plus de 150 ans, règne toujours en maître, entravant l’évocation des bénéfices de la psychotropie et le rôle déterminant qu’ils sont susceptibles de jouer dans les parcours de vie. Il y a manifestement de grands enjeux à conceptualiser les effets psychotropes mais comment cela peut être possible si l’on n’a pas de mots pour le dire ? Pour ma part c’est ce que je m’efforce de faire avec la succession de textes sur ce sujet : il faut les voir comme une amorce très modeste de ce travail de fond auquel de nombreux chercheurs pourraient s’atteler, historiens, psychologues et sociologues en tête.
[1] Voir l’ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Zolotareff et Alain Cerclé Pour une alcoologie plurielle, Paris, L’Harmattan Logiques Sociales, 1994, page 21. Repris dans l’illustration ci-dessus.
[2] Le DSM5 ignore le mot psychotropie et le mot psychotrope lui-même ne figure dans aucun des 11 critères, pire : il est quasiment confondu avec « effet de l’intoxication » !
En complément de ce billet, la Playlist complète « Comment faire évoluer la représentation sociale du risque ? » (mon intervention à la journée INSERM / Associations du 15 décembre 2020) est maintenant disponible dans son intégralité.
La semaine prochaine, à la page D’un verre à l’Autre, « La personne timide » (Extrait du livre 1, chapitre 6 « Individu et psychotropie »).
