Bonjour!
Cette question – posée à la fin du post précédent « L’arrière-plan des Autres » – mérite quelque attention.

Sans doute que cette idée d’effets psychotropes illusoires est très ancrée dans l’histoire et ceci dès les débuts de l’antialcoolisme : on parle de « gaieté factice », de « fallacieuse euphorie ». Il est vrai que le produit alcool entretenait quelques croyances erronées comme « tuer le ver chez l’enfant » ou, encore maintenant, « réchauffait », « aidait à la digestion », « donnait des forces », etc
Tous ces effets imaginés ont contribué à généraliser l’idée que toutes les propriétés attribuées à l’alcool étaient illusoires. Cependant, lorsque la psychotropie permet à une personne de surmonter une situation de vulnérabilité, peut-on encore soutenir que c’est illusoire ? Non, manifestement, et pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’un résultat concret est atteint à la fois pour la personne – puisqu’elle surmonte une situation de vulnérabilité – mais également pour le groupe lui-même en répondant du même coup à ses attentes. Il faut noter ensuite que ces résultats ne sont pas que circonstanciels : ils constituent aussi une réponse profonde au besoin anthropologique de communiquer et vivre avec les « Autres ». Enfin, le rôle du psychotrope peut s’étendre à l’amont de la situation en permettant de mieux supporter un vécu désagréable (anticipation) et à l’aval en atténuant ou supprimant le ressenti désagréable de « l’échec » et de ses ruminations (répercussion).
Tous ces rôles du psychotrope, si intimes et singuliers, ne peuvent être perçus par l’extérieur qui ne verra que le résultat concret de l’attente satisfaite et non, ou rarement, le psychotrope qui l’a subtilement permis.
Bien entendu tous ces bénéfices obtenus seront effectifs tant que les effets psychotropes marchent. Lorsque peu à peu ils s’estompent pour ne laisser progressivement la place qu’à des effets intermittents, chaotiques, qui n’offrent plus de secours pour se confronter au réel et que, dès lors, les diverses attentes des groupes ne peuvent plus se réaliser, « l’extérieur » pourra imaginer que la personne se berce d’illusions avec le psychotrope. On entendra souvent : « elle boit pour oublier ! ». Et on ne se trompera pas beaucoup car si elle ne réalise plus concrètement les choses et n’a plus l’approbation des « autres », elle peut encore, toujours grâce au psychotrope, surmonter le mal-être qui a maintenant « pris corps » et le désespoir d’une vie qu’elle ne voulait pas.
Mais, même à ce moment, la puissance des effets – parfois jusqu’à l’anesthésie – n’est pas illusoire puisqu’elle lui épargne des moments de grande souffrance. Remarquons qu’il est peu aisé de concevoir une telle réalité par les personnes n’ayant jamais vécu d’effets significativement positifs.
La semaine prochaine, à la page L’héritage antialcoolique, consacrée au livre 2, je proposerai la première partie du texte « Les débuts de l’antialcoolisme en France » (chapitre 1: « Naissance et installation de l’antialcoolisme »).
