Nouvel extrait sur cette page: « Exemples autour de l’agir«
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Résumé
Lorsque l’on parle d’alcoolisme, on évoque aussitôt des dommages de tous ordres dont l’ampleur et la gravité en font une question de santé publique. S’il est bien entendu tout à fait légitime de dire ces problèmes et de rechercher des « remèdes » à leur appliquer, cette priorité doit-elle nous empêcher de regarder en amont de leur survenue? Or, en amont précisément, on peut apercevoir « un autre monde », celui des effets psychotropes. Que leur usage soit suivi ou non de méfaits, immédiats ou différés, ponctuels ou chroniques, ils n’en sont pas moins bien réels.
Dans cet essai, je propose de les prendre en compte sans tabou, car du fait de leur rôle déterminant, ils me semblent apporter de nombreux éclairages, à la différence des méfaits qui ne sont que conséquences subies…
Ainsi, la psychotropie peut contribuer à comprendre la grande diversité des relations individuelles au produit, en particulier pourquoi certaines personnes « l’élisent » comme moyen existentiel tandis que d’autres n’en font qu’un usage ponctuel et d’autres encore lui sont complètement indifférentes, voire hostiles. Elle peut aussi expliquer comment la relation au produit est susceptible d’évolution chez une même personne et, sur le plan collectif, comment elle peut jouer un rôle éminent dans le fonctionnement d’un groupe, parfois sans même que son existence ne soit perçue.

Table des matières
PARTIE 1
Représentations de la personne alcoolique
CHAPITRE 1: La représentation courante
- Une norme flottante
- Méfaits et effets psychotropes
- Des alcoolisations socialement admissibles ?
- Quelques expressions de la pensée commune
- Le traitement médiatique
CHAPITRE 2: La construction médico-sociale
- Alcoholismus cronicus et les travaux du XIXème
- Le mouvement de l’antialcoolisme
- La classification du Professeur Joffroy
- L’alcoolisme-maladie
- Les indicateurs d’alcoolisation du HCEIA
- Le DSM 5
- Recommandations quantifiées et psychotropie
CHAPITRE 3: Le récit des personnes alcooliques
- Vers la prise de parole
- Le témoignage
- L’avènement difficile d’un récit
- Obstacles au récit « total »
CHAPITRE 4: Persistances de la vision « quantités/méfaits »
- Une recommandation de bonne pratique
- La réduction des risques et des dommages
- Craving et baclofène
- « Reboire » ?
- L’indifférence : un nouveau concept qui interroge
- Des alcooliers « responsables » ?
- La campagne de Santé publique France
PARTIE 2
Le vaste monde de la psychotropie
CHAPITRE 5: Vue d’ensemble
- Généralités
- Les produits psychotropes
- La psychotropie : un « univers en expansion » ?…
- Multiplicité des usages sociétaux
- Motivations et ressentis individuels
- Les deux registres : bénéfices et méfaits
CHAPITRE 6: Individu et psychotropie
- Une approche de la vulnérabilité
- Inégalité devant la psychotropie
- La « personne timide »
- La « personne anxieuse »
- La « personne distraite »
- Exemples autour de l’agir
- Singularités individuelles des vécus sous effets psychotropes
CHAPITRE 7: Groupes sociaux et psychotropie
- Autrui et psychotropie
- Le schéma « Etat Intérieur / Comportement / Autrui »
- Généralité du schéma EI/C/A
- Prolongements du schéma EI/C/A
- Les différentes attentes des groupes sociaux
- Une « autocorrection » permanente
- Homéostasies
CHAPITRE 8: Méconnaissances et incompréhensions
- L’étendue des méconnaissances
- Ressentis particuliers, incompréhension généralisée
- La persistance de l’incompréhension
- Attitudes et approches sclérosantes
- Interprétations et dévoiements sémantiques
CONCLUSION
Extraits
INTRODUCTION
Comme c’est souvent la règle en la matière, j’aurais pu commencer cet ouvrage par le récit de mes « malheurs » de personne alcoolique. J’aurais ainsi parlé de mon corps qui commençait à craquer, de l’impossibilité physique, certains matins, de mettre un pied devant l’autre, du poids des regards réprobateurs qui se portaient sur moi, du sentiment de devenir la risée de tous. J’aurais aussi décrit mes relations altérées et de plus en plus conflictuelles, mes accidents de voiture, mes manquements, mes trous de mémoire. J’aurais confié tout mon mal être de mari trop absent et de nouveau père qui ne se sentait pas « à la hauteur », mes regrets et mes remords, ma culpabilité, mon désespoir aussi de ne pas trouver de solution à cette vie de plus en plus insupportable, de plus en plus tourmentée. J’aurais dit enfin que je ne voulais rien de tout cela…
J’aurais poursuivi ce triste récit en décrivant la détermination nécessaire pour « se relever », les rencontres avec ceux qui m’ont tendu la main, la grande lumière de la délivrance après le combat, le soulagement, mon abstinence choisie et assumée, les projets renaissants, les plaisirs retrouvés, cette nouvelle vie et toutes ses promesses…
J’aurais de la sorte ajouté un nouveau chapitre à la morne litanie des témoignages de souffrances et montré à nouveau qu’il est possible de « s’en sortir » et de devenir heureux.
Il n’est évidemment pas question pour moi de renier quoi que ce soit de mon parcours ni de dévaloriser tous ces récits de vécus douloureux car ils sont bien réels et ont pu aboutir à des issues dramatiques, non seulement pour la personne elle-même mais aussi pour ses proches. Et sans doute fallait-il un grand courage à mes prédécesseurs pour avoir eu l’audace de « s’avouer » alcooliques à une époque où résonnait encore, tout autour d’eux, le tonitruant antialcoolisme de la troisième République. Il me semble d’ailleurs qu’à certains égards, nous en percevons encore les échos et même s’ils sont un peu assourdis, il n’est toujours pas si évident de dire ces épisodes de vie.
Bien entendu ces messages d’espoir sont recevables, nécessaires, souvent salvateurs et l’élan de générosité qui porte leurs narrateurs suscite d’abord chez moi considération et respect.
Cependant, à mon sens, de tels récits, aussi circonstanciés et prometteurs soient-ils, restent toujours incomplets et quelque peu énigmatiques. En ne parlant que de méfaits, ils rendent incompréhensibles ces histoires de vie, à moins d’admettre que les personnes touchées auraient délibérément recherché la souffrance, qu’elles s’y seraient même complu, en y entraînant le plus souvent leurs proches, parfois leurs amis et même leurs collègues.
En termes de logique générale, cette hypothèse est difficilement tenable car elle aboutirait à la conclusion que 10 % de la population française, au bas mot, aurait des penchants sadomasochistes, ce qui semble peu plausible. Surtout, elle ne correspond en aucune manière à mon propre vécu, ni à celui de toutes ces personnes accompagnées dans mon activité militante. D’ailleurs leur démarche le dément formellement : il s’agit foncièrement d’une recherche d’aide qui illustre bien leur désir de sortir d’une souffrance qu’elles ne supportent plus et qu’elles n’ont évidemment jamais désirée.
Non, décidément, il manque quelque chose à tous ces récits. En réalité, les désordres et dommages de toute nature ne sont pour moi que les aboutissements souvent tardifs d’une histoire de vie qui, à l’origine, s’engageait sous les meilleurs auspices.
Mon objet n’est donc pas de décrire les mésaventures de la personne alcoolique une fois de plus mais plutôt d’essayer de comprendre la genèse de leur survenue. Dans cette entreprise, il m’a donc fallu dépasser les explications habituelles, en particulier le seul maillon « quantités / toxicité », si réducteur, pour remonter la chaîne causale jusqu’aux bénéfices initiaux résultant des effets psychotropes du produit alcool. Ils sont à mon avis bien peu examinés et interrogés. L’objectif de cet ouvrage est d’entreprendre cet examen et de reconnaître leur rôle déterminant dans les problématiques de consommation, qu’il s’agisse d’usages ponctuels ou d’usages au long cours.
Pour ma part, il m’a fallu beaucoup de temps avant de reconnaître l’existence de ces bénéfices dans mon propre parcours, jusqu’à taire le mot même de bénéfices. Il m’importe pour cette raison d’inciter tous ceux qui souffrent de ce qu’on appelle communément une dépendance, à « s’autoriser » à regarder en amont de celle-ci, malgré la souffrance qui peut en résulter. Peut-être y trouveront-ils des motifs de réconfort en même temps que des pistes pour cheminer et s’inscrire alors dans une logique d’épanouissement.
N’étant pas professionnel de la santé, je me sens libre dans ce projet de m’échapper ainsi du cadre sclérosant des seuls désordres et dommages – des méfaits -, pour parler des bénéfices qui les ont précédés. Pour autant, ce ne sera pas pour en faire l’éloge et la promotion, mais plutôt pour tenter de montrer jusqu’où peuvent se « nicher » les dangers… Il s’agit de relever que plus ces bénéfices sont importants, plus les désordres risquent de l’être également ; d’observer comment opère la séduction des débuts (avec toutes les réponses bien réelles qu’apportent les effets psychotropes) ; de décrire la méconnaissance de ces mécanismes et les grandes incompréhensions qui en résultent « de tous côtés ».
Cependant, mon propos ne saurait s’opposer à celui des professionnels. On pourrait dire, très schématiquement, que ma référence de départ est d’abord le vécu de la personne elle-même (« de l’intérieur »), tandis que celle des professionnels est plutôt un corpus de connaissances (« de l’extérieur »). Bien entendu, il n’y a pas de frontière entre les deux sources qui tendent généralement vers une précieuse convergence : la complémentarité des deux s’est souvent montrée particulièrement féconde et contribue à la constitution d’un capital commun de savoirs et de pratiques en addictologie.
Dans cette optique, je m’appuie sur toute la « matière première » issue de mon vécu personnel et surtout sur celle de toutes les personnes alcoolodépendantes accompagnées depuis plus de trente années. C’est à partir d’elle que cette somme de réflexions a pu s’élaborer au sein de l’association « La Santé de la Famille »[1] et ses différents partenaires, professionnels ou non.
Elle ne se cantonne d’ailleurs pas seulement aux personnes dites dépendantes. En effet, le recours aux propriétés psychotropes d’un produit comme l’alcool est bien présent et agissant dans de nombreuses facettes de notre vie en société et s’étend au-delà de ses avatars à l’issue malheureuse.
En outre, par mon engagement dans cette association, née au sein des anciennes compagnies ferroviaires en pleine période d’antialcoolisme, j’ai également été amené à mobiliser la matière historique, en particulier toute la richesse de sa littérature. J’ai pu y puiser quantité d’informations qui m’ont aussi ouvert de nombreuses pistes de recherches. Ma modeste tribune s’est donc patiemment bâtie sur ces bases d’origines diverses et, en premier lieu, sur des histoires de vie problématiques car ce sont elles qui m’ont semblé les plus à même d’éclairer l’ensemble des phénomènes d’alcoolisation[2].
La première partie de cet ouvrage est donc consacrée à la personne dite « alcoolique » et à ses représentations dans le « grand public » mais aussi dans le monde des professionnels de la santé, représentations d’hier et d’aujourd’hui. Il en ressort une propension générale à la description unanime et quasi-exclusive de méfaits, y compris de la part des « alcooliques » eux-mêmes. Il s’agit d’un véritable tropisme qui empêche de poser un regard méthodique sur la genèse de ces méfaits et me semble entraver du même coup la recherche et la mise en œuvre de solutions nouvelles.
La seconde partie « Le vaste monde de la psychotropie » propose de se détacher de ce tropisme des méfaits en décrivant la place importante que les substances psychoactives ont occupée dans toutes les sociétés et à tous les moments de l’histoire de l’humanité. Elle s’efforce alors de rendre compte des intérêts individuels et collectifs des utilisations de produits psychotropes et, ce faisant, de dépasser de grandes méconnaissances.
Le tropisme des méfaits s’enracine dans le mouvement antialcoolique de la 3ème République et « D’un verre à l’Autre » aborde cette question en son deuxième chapitre. Pour bien comprendre comment il a pu naître et s’ancrer dans les esprits, pour mesurer aussi toute sa puissance, il m’a fallu approfondir cette dimension. Du fait de leur spécificité historique, ces travaux font l’objet d’un deuxième essai intitulé « L’héritage antialcoolique ».
Mais que faire des constats, de leur compréhension, de leur histoire, sinon tenter d’agir et de comprendre mieux encore ? C’est le projet d’un troisième ouvrage intitulé « D’escapades en évasions ».
Il convient donc d’abord d’envisager concrètement quelques perspectives d’action. A cette fin, je présenterai un outil forgé par les militants de « La Santé de la Famille » : « La Trajectoire du Vécu de la Personne Alcoolique ». Cet outil peut en effet inspirer des pratiques aussi diverses que la Relation d’Aide, la Prévention, la Promotion de la Santé, voire des expériences « mixtes »[3].
Plus globalement, les phénomènes d’alcoolisation s’inscrivent dans les problématiques plus générales d’addiction et, comme elles, ils interrogent la nature humaine et la révèlent hautement vulnérable. Mais la vulnérabilité n’est pas une menace à dénier et/ou à redouter, elle est au contraire une réalité prometteuse pourvu qu’on la prenne en considération. C’est la réflexion que j’ai souhaité amorcer en clôture de cette série : par-delà les alcoolismes, notre humanité vulnérable est fondamentalement une richesse individuelle et collective.
Mon travail actuel consiste à rendre les trois ouvrages autonomes les uns par rapport aux autres, même s’ils sont guidés par le même fil d’Ariane : les parcours de vie des personnes « cataloguées » alcooliques, ce que l’on en disait hier comme ce que l’on en dit aujourd’hui. J’espère faire apparaître que ce ne sont pas des êtres étranges dont l’humanité se réduirait à une mécanique bornée et mortifère, mais qui ont la même aspiration que les autres hommes à s’inscrire dans une logique d’épanouissement. Ils existent par-delà-les alcoolismes que l’on décrit et le geste toujours répété de boire de l’alcool, de « prendre un verre », est au fond un mouvement non-dit vers l’Autre, c’est-à-dire vers l’Autre soi-même et vers Autrui.
Je pense que c’est le même mouvement, avec les mêmes hésitations et les mêmes doutes, les mêmes maladresses, qui me porte aujourd’hui à « prendre la plume » à votre adresse…
[1] « La Santé de la famille des Chemins de Fer Français » est une association déclarée en Préfecture le 10 novembre 1903 sous le nom de « Société Antialcoolique des Agents de Chemins de Fer».
[2] Le terme « alcoolisation » s’entend ici et dans tout cet ouvrage comme « ingestion d’une quantité quelconque d’alcool ».
[3] Dans ma propre démarche comme dans les actions militantes, « la Trajectoire du vécu… » m’a apporté tant d’éléments de compréhension et tant d’émotions positives que je sais ne pas pouvoir être neutre dans l’évocation de ses intérêts. Je sais aussi qu’elle comporte inévitablement quelques imperfections. Cependant, je suis persuadé qu’elle peut rendre encore beaucoup de services, comme en témoignent les sollicitations d’horizons divers et ses importants développements.
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PARTIE 1
Représentations de la personne alcoolique
CHAPITRE 1: La représentation courante
Une norme flottante
Méfaits et effets psychotropes
C’est à partir de cette « norme » implicite, au-delà d’elle, que se conçoit tout le cortège des désordres et dommages liés à l’usage du produit alcool. Il ne s’agit nullement ici de nier l’existence de ces problèmes ni le rapport de proportionnalité direct entre les quantités et les conséquences toxiques. C’est la façon de les appréhender qui me paraît très réductrice, malgré les apparences. En effet, l’éventail des désordres et dommages – des méfaits– est très vaste et, à la toxicité du produit qui peut toucher de nombreux organes ou fonctions, s’ajoutent tout le mal-être psychologique et toutes les perturbations comportementales, relationnelles, familiales, sociétales. La mise en avant de l’étendue et de la diversité de ces méfaits, dans tout le champ bio-psycho-sociologique, est telle que l’on peut avoir l’impression que l’approche des problématiques est complète, que tout est dit.
Tout cela ne doit pas faire illusion : la description de tous les méfaits aussi large et aussi nécessaire soit-elle – il faut bien les identifier et les nommer pour les « traiter » – ne dit évidemment rien de leur genèse. Et si l’on veut rendre compte de cette genèse elle-même, on ne peut se satisfaire d’une causalité qui se limiterait au constat suivant : « Les quantités ingérées provoquent des méfaits » :
Quantités → Méfaits
La toxicité et tous les autres méfaits résultent bien de la quantité de produit ingérée : plus les quantités consommées sont importantes plus les méfaits risquent de l’être également, c’est entendu. Mais de quoi la quantité elle-même résulte-t-elle ? Consommer une quantité importante parce qu’elle est importante n’a pas de sens et ce non-sens est d’ailleurs valable pour toute quantité, quelle qu’elle soit.
Ainsi, dans les différentes tentatives de définition de la personne alcoolique par les représentations courantes, la notion de psychotropie n’apparaît jamais. A la question posée « Qu’est-ce qu’une personne alcoolique ? », personne évidemment ne s’avise de répondre « C’est quelqu’un qui recherche des effets psychotropes ! », bien que ces effets soient connus car rencontrés par tous.
Il est évident que le simple fait de ressentir des effets psychotropes ne constitue pas un « critère d’alcoolisme ». En revanche, on ne peut imaginer que l’alcoolisme « s’installe » chez une personne sans qu’elle n’ait jamais éprouvé le moindre effet psychotrope. Et il existe des relations connues, simples, entre quantités et effets psychotropes que l’on peut reconnaître facilement dans deux formes d’usages :
- dans les usages ponctuels, lorsqu’une personne est tentée d’augmenter ses doses pour obtenir des effets qu’elle ressent positivement, dans le but d’accroître ou de maintenir le mieux-être vécu. Cela peut conduire à des alcoolisations importantes chez certains, jusqu’aux manifestations aiguës, surtout au début d’une relation avec le produit non encore maîtrisée. A l’inverse, de faibles quantités peuvent générer des effets jugés « suffisants » pour d’autres qui s’en tiendront à ces quantités ;
- dans les usages répétés du long cours, lorsque la personne veut reproduire un épisode de vécu positif avec l’alcool et sera alors contrainte d’augmenter les doses au fil des épisodes pour obtenir les mêmes effets. Là aussi, l’élévation des doses sera variable d’une personne à l’autre suivant l’effet empiriquement recherché. C’est le phénomène bien identifié de la tolérance.
Dans chacune de ces deux formes d’usage, il est manifeste que les quantités ingérées résultent du même désir d’obtenir des effets psychotropes. Il s’agit là d’une observation élémentaire, très générale, qui peut être affinée en notant que, pour une personne donnée, la quantité consommée sera en relation étroite avec la nature et la puissance de l’effet recherché1.
La chaîne causale s’augmente alors de cette nouvelle donnée et devient :
Effets psychotropes → Quantités → Méfaits
Elle signifie que ce sont les effets psychotropes qui commandent les quantités consommées et que l’importance de ces dernières provoquera ou non des méfaits. Par conséquent, ce sont d’abord ces effets qui détermineront la nature de la relation d’une personne au produit alcool. La variable temps – qui n’apparaît pas dans ce schéma – contribuera aussi à la différenciation de ces relations, en particulier dans la survenue des méfaits : temps court pour les alcoolisations ponctuelles importantes, temps long pour les alcoolisations répétées dans la durée. La nature et la gravité des méfaits dépendront également de cela.
L’examen des motivations qui conduisent les personnes à rechercher des effets psychotropes nous conduira à reprendre cette chaîne causale pour l’étendre davantage.
- Cf Chapitre 8: Méconnaissances et incompréhensions ↩︎
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Des alcoolisations socialement admissibles ?
Quelques expressions de la pensée commune
Le traitement médiatique
CHAPITRE 2: La construction médico-sociale
Alcoholismus cronicus et les travaux du XIXème
Le mouvement de l’antialcoolisme
C’est donc vers la fin du XIXème siècle que les phénomènes d’alcoolisation prennent de plus en plus d’importance et donnent lieu en France à différentes manifestations de grande ampleur, visibles par tous. A cette perception collective subjective, s’ajoute le constat objectif que, tout au long de cette deuxième partie du XIXe, le volume des boissons alcoolisées consommées ne cesse d’augmenter et dans des proportions particulièrement importantes, tout comme celui du nombre de débits de boisson, qui devient véritablement impressionnant : en France, il « passe de 282 000 à 435 000 entre 1830 et 1900 » [1].
Devant ce qui est finalement perçu comme un fléau dangereux, la Société va se mobiliser dans un vaste mouvement de lutte contre l’alcoolisme : l’antialcoolisme… Et ce mouvement va prendre en compte tout ce qu’il considère comme des « méfaits » de l’alcoolisme sur tous les plans : individu, famille, société et même civilisation ![2]
Les fers de lance de l’antialcoolisme sont en premier lieu des médecins qui lui fournissent les plus gros « contingents » (pour reprendre la prose militaire de l’époque). Ce sont eux, bien sûr, qui se trouvent en première ligne et doivent faire face aux dégâts des consommations d’alcool. Héritiers de l’hygiénisme militant de tout le XIXe, ils sont animés d’une authentique intention éducative qui se fonde sur l’idée que « L’alcool est un poison et il faut l’enseigner aux gens qui sont ignorants de ses méfaits ». On s’appuiera donc sur les leçons de l’hygiénisme et les médecins glisseront insensiblement du conseil d’hygiène à la leçon de morale.
Leurs alliés naturels se comptent dans les rangs des instituteurs et professeurs et l’antialcoolisme sera d’ailleurs introduit « dans les programmes d’enseignement secondaire et d’enseignement primaire », selon les termes de la circulaire du 9 mars 1897[3].
Mais la diffusion d’informations ne sera pas limitée à l’école et s’adressera à la société tout entière, l’alcoolisme étant présenté comme le principal responsable de tous ses maux. L’antialcoolisme en dresse un tableau sévère :
- il condamne l’individu à devenir « un malade, ou un fou dangereux, ou un criminel » (cf. point suivant, « La classification du Professeur Joffroy ») ;
- il détruit la famille car le cabaret détourne l’ouvrier de son foyer et la plonge dans la misère et même la violence ;
- il est le grand pourvoyeur de toutes sortes de maladies notamment de la tuberculose en premier lieu (alors incurable : de l’ordre de 125 000 morts par an) ;
- il diminue considérablement nos performances économiques et affaiblit la Patrie ;
- il menace la société à cause des nombreux « apaches » (les délinquants de l’époque) qu’il engendre ;
- il rend notre armée vulnérable (le Général Garnier des Garets[4] affirme qu’il « existe un déficit de 36000 hommes, l’effectif de trois divisions » pour la seule année 1903, des médecins ont même repéré une baisse de leur taille moyenne[5] !, etc…) ;
- et, le summum, il menace « la race et la civilisation », c’est la théorie de la dégénérescence[6] de Morel (1809-1873), exposée dans son ouvrage de 1857 (cf. « L’héritage antialcoolique », chapitre 2, point « Dégénérescence et décadence ») ;
- etc.
L’antialcoolisme prend véritablement son essor sous la IIIe République, à la suite des désastres des années 1870-1871[7] et conservera cette thématique de désastres jusqu’à son terme avec la deuxième guerre mondiale. Pendant ces 7 décennies, il va mobiliser de nombreux acteurs au point de devenir une cause nationale. Il conduira à la création autour de 1900 d’une pléthore de « Sociétés antialcooliques », d’où viennent certaines associations actuelles, dont l’Association Addictions France, nouvelle appellation de l’ANPAA[8] (provenant elle-même de l’ancienne Ligue Nationale contre l’Alcoolisme créée en 1905), la Croix Bleue (naissance en 1877 en Suisse, arrivée en France en 1883) et la Santé de la Famille des Chemins de Fer Français[9] (ex « Société Antialcoolique des Agents des Chemins de Fer »).
Dans cette évocation sommaire du discours antialcooliste, on peut retenir qu’il s’appuie sur des faits réels mais, pour les besoins de la cause, ce sont les plus graves ou les plus sordides qui sont retenus. De plus, ils sont souvent exagérés et parfois carrément fabriqués jusqu’à l’outrance. Il s’agit de marquer les esprits, y compris en exploitant les peurs de l’époque (peurs de la misère, de la maladie, de la folie, de la violence, de la révolution, de la guerre, etc.…).
Dans tous les cas, le discours antialcooliste fait état des conséquences néfastes (réelles ou non donc) dans toute leur diversité mais reste pratiquement muet sur leur genèse sauf à évoquer « une passion funeste de certains » ou « l’entraînement au cabaret par de mauvais camarades » selon les expressions courantes de l’époque. Autrement dit l’alcoolisme est cause de tous les grands maux de la société mais lui-même n’a pas de cause !
[1] BERNARD Henri « Alcoolisme et antialcoolisme en France au XIXe siècle : autour de Magnus Huss ». In Histoire économie et société. 1984, 3e année, n°4. p 610 (BERNARD 1984, 3e année)
[2] Un événement marquant symbolise bien cette période, c’est le Premier congrès national contre l’alcoolisme, tenu en octobre 1903.
[3] RAMBAUD Alfred, ministre de l’instruction publique et des beaux-arts. « Circulaire relative à l’enseignement antialcoolique dans les établissements d’instruction publique. 9 mars 1897 ». Circulaires et instructions officielles relatives à l’instruction publique, tome XII, années 1894-1900. Paris, Delalain frères, juillet 1902 p 375.
[4] GARNIER des GARETS Général « Paroles d’un soldat ». Journal LSDLF, 01/1904, p15.
[5] MONGEL J. « Les résultats du Conseil de Révision sont attristants : la moyenne de la taille diminue, ce que le Docteur Liétard de Plombières avait déjà remarqué… ». Extrait du Journal « Pour l’avenir du peuple » cité dans Journal LSDLF, 09/1906, p5.
[6] MOREL Bénédict–Augustin « Traité des dégénérescences physiques intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives » (MOREL 1857), Paris J. B. Baillière 1857.
[7] Défaite de la guerre de 1870, perte des territoires de l’Alsace et de la Lorraine, effondrement de l’empire, Commune de Paris au printemps 1871.
[8] ANPAA: Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie.
[9] L’Association est déclarée en Préfecture le 10 novembre 1903.
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La classification du Professeur Joffroy
L’alcoolisme-maladie
Les indicateurs d’alcoolisation du HCEIA
Le DSM 5
Recommandations quantifiées et psychotropie
La vision normative a conduit logiquement à l’établissement de repères quantifiés dont les plus connus sont sans doute les « 3 verres standards maximum d’alcool par jour (soit 30g) pour un homme, 2 (soit 20g) pour une femme ». On prête souvent à l’OMS la paternité officielle de cette recommandation, ce qui est inexact[1], mais il n’en reste pas moins que ces valeurs semblent les plus répandues, au moins dans les esprits. En fait, il n’y a pas de consensus international et certains pays les reprennent, d’autres établissent leurs propres valeurs. En France, la recommandation de Santé Publique France est à présent « Pas plus de 2 verres par jour et pas tous les jours », lancée par une campagne grand public au printemps 2019 (voir le dernier point du chapitre 4 « La campagne de Santé Publique France »).
Naturellement, ces valeurs n’établissent aucune vérité individuelle et donnent plutôt une référence statistique moyenne. Ce qui est mis ici en avant, dans une optique de santé publique, c’est toujours le rapport causal de proportionnalité entre quantités et toxicité et, plus généralement entre quantités et dommages de tous ordres. Ce rapport est indiscutable et il apparaît donc prioritaire de limiter les niveaux de consommation.
Cette démarche au demeurant nécessaire ne peut cependant rendre compte des propriétés psychotropes du produit et de leur rôle déterminant. La pensée commune se suffit de ces recommandations et, en les ramenant à un plan individuel, trouve une assise « scientifique », ou au moins « officielle », pour conforter sa vision normative reposant sur le schéma « quantités / toxicité » … Et elle s’ancre encore plus lorsque l’on met en avant des « équivalences de comptoir »[2] et la notion de verres « standards » (10 g d’alcool pur) pour faciliter l’estimation des quantités consommées.
On peut également remarquer que les quantités recommandées n’ont cessé d’être revues à la baisse tout au long de ces dernières décennies[3]. C’est par exemple, dès les débuts de l’antialcoolisme, à la fin du XIXe siècle, avec les premières initiatives de limitation des consommations, l’une collective avec les batailles pour la diminution du nombre de débits de boisson, l’autre individuelle avec la recommandation de ne consommer aucun alcool (sous-entendu les boissons distillées) mais seulement des boissons dites salubres de manière modérée (vin, cidre, poiré en faisaient partie). Il est aussi couramment admis que la limitation des quantités peut aussi viser une catégorie de travailleurs comme les employés de bureau qui doivent boire moins d’alcool que les travailleurs manuels parce qu’ils « se dépensent moins qu’eux ». Dans les années 30, on admet qu’un homme peut consommer 1 litre de vin par jour à partir de 14 ans puis c’est ½ litre dans les années 40. Avec le développement de la conduite automobile, les quantités sont évaluées à partir de l’alcoolémie. Un taux légal d’alcoolémie est institué en 1970 : il est de 0,80g/l pour le taux contraventionnel et de 1,20g/l pour le taux délictuel. Ce dernier est ramené à 0,80g/l en 1983 puis 0,50g/l en 1995.
Une telle tendance permanente à la diminution ne manque pas d’interroger sur la solidité-même de préconisations uniquement fondées sur les quantités.
Non seulement la psychotropie ne peut être dégagée d’une approche uniquement fondée sur les quantités mais la définition que l’OMS donne des substances psychoactives, ne retient elle-même que la dimension négative de la psychotropie : « Une substance psychoactive s’entend d’une substance qui, lorsqu’elle est ingérée ou administrée, altère les processus mentaux, comme les fonctions cognitives ou l’affect »[4]. L’« altération » due aux produits psychotropes s’inscrit bien dans l’optique des méfaits qu’il convient de désigner. Mais sans doute que le verbe « modifier » aurait été plus juste, plus globalisant, que le verbe « altérer » qui n’en constitue que l’une de ses significations. Car si la prise d’une substance psychoactive me permet de mieux répondre à la réalité qui se présente à moi, peut-on parler d’altération ? En tout cas, je ne peux le vivre et le concevoir ainsi puisque j’obtiens des bénéfices à ce moment, grâce aux effets psychotropes. « Faire face à la réalité qui se présente à moi », c’est-à-dire satisfaire mes besoins, pouvoir agir, surmonter mes émotions, entrer en relation avec autrui, etc… Alors, ne vaudrait-il pas mieux, au contraire et en toute logique, parler d’adaptation et de conduite appropriée en toutes ces circonstances ?
Dans la classification propre à l’OMS, actuellement la CIM10[5], l’alcool est placé parmi les substances psychoactives et ses propriétés psychotropes sont donc cette fois reconnues sans équivoque. La dimension exclusivement négative de la psychotropie y réapparaît cependant dans la définition de « l’usage nocif » : « L’abus de substances psychoactives est caractérisé par une consommation qui donne lieu à des dommages dans les domaines somatiques, psychoaffectifs ou sociaux ». C’est vrai mais, avant ces dommages, la psychotropie est d’abord une réponse humaine à d’autres problématiques dans ces mêmes domaines.
Par ailleurs, les critères de dépendance reprennent dans les grandes lignes ceux du DSM5 et sont donc exclusivement fondés eux aussi sur les différents méfaits.
[1] « L’OMS n’a jamais donné de recommandation officielle chiffrée en matière de consommation d’alcool. De plus, dans le plan européen alcool, le message « moins c’est mieux » qui a été lancé lors d’une conférence de l’OMS Europe en 1995 était la seule recommandation constamment promue ». « Avis d’experts relatif à l’évolution du discours public en matière de consommation d’alcool en France – Saint Maurice : Santé Publique France/Institut national du cancer, 2017 p. 28 (Santé Publique France 2017). Disponible à partir de l’URL : http://www.santepubliquefrance.fr.
[2] Les boissons alcoolisées servies dans le commerce contiennent des quantités à peu près équivalentes en alcool pur (soit 10g en France).
[3] Et même bien avant : l’ordre des tempérants, vers 1600, préconisait de ne pas dépasser 14 verres de vin par jour ! (Cité par Ludger Lunier, le premier secrétaire de la SFT, article « De l’origine et de la propagation des sociétés de tempérance » dans la Revue « La Tempérance », Bulletin de l’Association Française contre l’abus des boissons alcooliques. Paris, E. Donnaud, 1873, p2 (LUNIER 1873).
[4] Site internet officiel de l’OMS. Prise en charge de l’abus de substances psychoactives.
[5] CIM pour « Classification Statistique Internationale des Maladies et des Problèmes de Santé connexes ». L’acronyme CIM (Classification Internationale des Maladies) provenant des versions antérieures a été conservé par commodité. La CIM 10 est maintenant remplacée par la CIM 11 (applicable depuis janvier 2022).
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CHAPITRE 3: Le récit des personnes alcooliques
Vers la prise de parole
Historiquement, la connaissance des problématiques résultant des phénomènes d’alcoolisation provient d’abord des descriptions qu’en font les divers intervenants, quel que soit leur domaine d’origine. Dans les premiers temps de l’antialcoolisme, on considère naturel que les personnes alcooliques ne soient pas elles-mêmes habilitées à s’exprimer puisqu’elles sont avant tout fautives dans leur « passion funeste ». Pendant longtemps elles n’auront donc pas voix au chapitre.
Le militant de « société antialcoolique » se positionnait alors comme un conseiller s’adressant à des gens qui ignoraient les dangers de l’alcool ; il fallait donc les en informer et les éduquer à une meilleure hygiène, essentiellement alimentaire, mais aussi corporelle et/ou environnementale. Même si leurs interventions s’apparentaient le plus souvent à des « leçons de morale », la motivation dominante des militants était de rendre service, en toute bonne foi. Dans ce type de rapports, le militant avait le statut d’instructeur, l’alcoolique – ou celui qui était considéré comme tel – celui d’élève, et plutôt de mauvais élève. Point n’était besoin qu’il s’exprime, il n’avait qu’à apprendre… Et apprendre « à bien se tenir » surtout ! S’il avait pris une mauvaise voie avec l’alcool, il se devait d’en prendre une autre, « le droit chemin » de l’époque sans doute ! S’il ne le faisait pas c’est qu’il y mettait de la « mauvaise volonté »[1].
Bien entendu nos prédécesseurs de l’antialcoolisme ne parlaient pas de « Relation d’Aide » ou « d’Accompagnement » puisqu’il s’agissait davantage de conseils moraux de conduite. Ces conseils se complétaient parfois d’aides directes, d’assistances, comme en témoigne la pratique du patronage, telle par exemple celle du « groupe de patronage des alcooliques de l’UFFT » (Union Française des Femmes pour la Tempérance) de Madame Legrain[2] ou encore, vers 1910, le groupe des « Dames Patronnesses » puis le « Comité des Dames » à la SAAC » dont l’une des missions était d’assurer l’éducation antialcoolique des enfants.
Dans ces postures respectives des interlocuteurs, il y avait bien peu de place pour le désir de la personne accompagnée qui n’avait d’autre choix que celui de se plier à la pression générale, ou, a minima, de le laisser croire. L’accompagnant était mobilisé, lui, par son propre désir d’aider et implicitement investi de ce statut d’instructeur par l’exemplarité de sa conduite tempérante et parfois abstinente. De ce fait, il détenait aussi, objectivement, le rôle de messager des différentes instances sociales, de leurs valeurs et de leurs règles, même s’il ne le souhaitait pas et/ou n’en avait pas conscience. La personne, pour sa part, ne demandait rien ou pas grand-chose, se faisant de toute façon la plus discrète possible compte tenu des jugements sévères qui pesaient sur elle.
Le développement du concept d’alcoolisme maladie va concourir à la création des établissements de soins et donner lieu à une activité militante inédite dans la deuxième partie de la décennie 1950. Les « anciens » vont accueillir les « nouveaux » au moment des admissions pour leur présenter l’établissement et son fonctionnement. Lorsque, sortis, ils deviendront militants, ils parleront de leur séjour et en feront la promotion[3] auprès de leurs « frères et sœurs encore alcooliques » Ils les rassureront aussi lorsqu’ils auront pris la décision difficile de s’y rendre, en particulier en les accompagnant jusque dans les structures de soins[4]. C’est sans doute dans cette période, à travers les nombreux échanges possibles entre anciens et nouveaux qu’apparaissent les prémices de la relation d’aide.
La nouvelle attention que l’on porte ainsi à la personne alcoolique du fait de son statut de malade n’est pas seulement le fait des militants, c’est bien sûr aussi celle des soignants dans les centres. La montée en puissance progressive des approches psychologiques accompagne cette évolution et on accorde dorénavant de plus en plus de place à la personne alcoolique, à ce qu’elle peut dire de « son problème ». On lui donne donc la parole de plus en plus et, corrélativement, la pratique du témoignage se développe jusqu’au sein des associations entre personnes alcooliques. L’arrivée des Alcooliques Anonymes en France illustre cette évolution avec l’installation de leur premier groupe francophone en 1960 à Paris.
Le témoignage consacre l’intérêt porté à la personne et à sa parole, à son histoire. Il est sans doute pour partie à l’origine de la naissance et du développement des groupes de parole dans les associations que conforte aussi l’importance croissante prise par le mouvement des « groupes thérapeutiques »[5]. Certes, les groupes de parole revêtent des modalités et des contenus variables d’une association d’entraide à l’autre, et leurs animateurs n’ont généralement pas la formation des professionnels, mais à partir de cette période, la parole et la relation entre les protagonistes se modifient radicalement, à la fois dans leur posture et dans la nature de leurs échanges. Ainsi, l’accompagnant d’association est de plus en plus souvent lui-même « ancien alcoolique » et « l’accompagné » peut voir en lui la réalisation de sa propre espérance, percevoir que « c’est possible ! »[6].
[1] Le deuxième volume « L’héritage antialcoolique » se penche sur la littérature antialcoolique et rapporte de nombreux extraits qui témoignent de cette relation « conseiller / conseillé » avec tout ce qu’elle induit de jugements de valeur.
[2] L’UFFT a été créée en avril 1899. La Source, organe de l’UFFT, en janvier 1900, p.1
[3] Le Président de La Santé de la Famille de l’époque, leur lance un appel en ce sens dès l’été 1955 : « Soyez pour vos camarades ce que nous avons été pour vous. Soyez celui qui sait. Celui qui a l’expérience et une expérience chèrement acquise. Faites-les profiter de cette expérience ». RABY Gilbert « Lettre ouverte à nos amis de Thun » Journal LSDLF, juillet-octobre 1955, p. 2
[4] Cet accompagnement consiste surtout en une opération de « convoyage ». Elle était courante à La Santé de la Famille et donc dans le milieu cheminot à une époque où la circulation automobile était encore rare. Il s’agissait d’accompagner la personne, parfois encore hésitante et souvent inquiète, de chez elle ou du cabinet médical jusqu’au centre de soins, peut-être pour éviter aussi qu’elle ne « s’échappe » en cours de route et s’assurer de son arrivée à « bon port » ! Cette pratique avait encore lieu, de manière marginale, dans les années 1990.
[5] Cf. l’ouvrage de MARC Edmond et BONNAL Christine « Les groupes thérapeutiques. Approche intégrative », Malakoff, Dunod 2014 (MARC et BONNAL 2014), en particulier la partie 1 « Fondements et modalités », p7.
[6] L’Accompagnant est appelé « Parrain » dans certaines associations, signant l’espérance d’une nouvelle vie en marche.
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Le témoignage
L’avènement difficile d’un récit
Obstacles au récit « total »
CHAPITRE 4: Persistances de la vision « quantités/méfaits »
Une recommandation de bonne pratique
La réduction des risques et des dommages
Craving et baclofène
« Reboire » ?
Le craving est l’une des illustrations de la difficulté du passage du statut d’alcoolodépendant à l’état d’abstinent. Si cette difficulté est évidemment bien réelle, il ne faut pas pour autant confondre cette importante épreuve transitoire, souvent douloureuse, avec l’état d’abstinent lui-même lorsqu’il est acquis et intériorisé, lorsqu’il apporte de nombreux bénéfices.
En effet, l’abstinence acquise et intériorisée comme moyen, n’est pas une souffrance pour l’alcoolodépendant affranchi. Cette réalité détonne avec l’expression fréquente d’une certaine compassion, a priori, envers les « abstinents », entendue ici ou là : leur abstinence ne serait pour eux qu’un long calvaire jusqu’à la fin de leurs jours. Sans doute que la figure du « galérien de l’abstinence », qui tombe et se relève sans cesse, (Cf. chapitre 3 « Le récit des personnes alcooliques », le point « Obstacles au récit « total » ») joue pour beaucoup dans cette perception. La RdR viendrait alors se proposer comme une planche de salut pour les abstinents supposés tous malheureux en permettant leur retour à une consommation « contrôlée » d’alcool. Dans cette optique, il apparaît logique de penser que le baclofène pourrait contribuer efficacement à cette démarche grâce à « l’indifférence » qu’il procure vis-à-vis de l’alcool.
Mais quel sens le fait de « reboire » (de l’alcool bien sûr !) peut-il bien avoir dès lors que les personnes concernées et leurs entourages sont heureux de leur nouvelle vie et n’ont aucun désir d’en changer le cours, bien au contraire ? Qui est véritablement dans la souffrance ou l’inconfort vis-à-vis de ces abstinents heureux ?
Et quel danger aussi pour celui qui amorcerait une démarche sans trop savoir encore ce qu’il convient de faire en ces débuts tellement incertains ! A ce stade, la grande majorité espère précisément gérer leur consommation. Le message espéré « retrouver une consommation normale » risque fort de trouver chez celui-là une grande résonnance puis le conduire à de préjudiciables réalcoolisations. Il perdrait à nouveau le contrôle et accentuerait encore le désamour de lui-même, le doute de lui, la culpabilité… Puisque preuve serait encore faite qu’il ne sait pas, qu’il ne peut pas gérer, alors que d’autres le peuvent, puisqu’il le constate une nouvelle fois et qu’on le lui serine haut et fort. On ajoute ainsi un surcroît de désamour de soi et donc une difficulté supplémentaire en augmentant ses chances de retourner à l’alcool, voire de renoncer à toute démarche.
Pour justifier le modèle du « Reboire » et défendre sa pseudo-innocuité, on met en avant des cas de personnes qui auraient retrouvé une consommation « normale » ou « contrôlée » ou « modérée » … Le caractère éminemment subjectif de ces assertions les disqualifie d’emblée. En effet, peut-on concevoir sérieusement que consommer de l’alcool serait « normal » et, logiquement, ne pas en consommer « anormal » ?
Plus encore, que peut bien être une « consommation normale » ? L’alcool n’est pas nécessaire à la vie comme peuvent l’être l’eau ou le lait. On nous affirmera alors que dans notre société, l’alcool fait partie de nos us et coutumes, de « l’art de vivre à la française », et donc sa consommation y est « normale » … avec le présupposé habituel que tout ce qui est répété et courant relève forcément de la normalité. En passant outre cette objection et en considérant donc la consommation d’alcool comme normale, il subsiste encore la question des quantités à respecter pour rester dans cette normalité. Là, on se réfère au sérieux des repères quantifiés… Que l’on sait n’avoir qu’une valeur quantitative uniquement statistique, certainement pas qualitative ni individuelle, ni contextualisée.
En parlant de « consommation contrôlée », on reconnait implicitement l’existence d’une éventuelle difficulté pour contrôler, c’est une lapalissade. Mais on ne dit rien sur son origine, sa nature et son intensité, pas plus que l’on indique le ou les moyens à employer pour la surmonter.
Quant à l’idée d’une « consommation modérée », elle renvoie directement à la notion étriquée de « gestion quantitative » … à moins que ce ne soit une allusion « innocente » au comportement que l’on devrait avoir, et on se place alors sur le terrain de la morale.
Les trois qualificatifs « normal », « contrôlé » et « modéré » sont d’ailleurs pris pour synonymes dans le langage courant du fait, précisément, de leur connotation morale. L’expression « il ne sait pas boire » perçue comme équivalente au jugement « il ne sait pas se tenir » en est une illustration fréquente. Malgré toutes ces variations langagières, on discerne facilement l’omnipotence de la vision normative quantitative qui, dans le cas présent, amène à promouvoir l’idée du « Reboire », inspirée du modèle d’un « Boire normalement ». Mais rien ne « tient debout » solidement dans cette prétendue normalité.
On retrouve aussi les impasses habituelles.
En particulier, on ignore tout des enjeux que pouvait représenter le recours des personnes à l’alcool, entre ce qui, chez certaines, relève de l’existentiel et, chez d’autres, ce qui relève du circonstanciel. Nonobstant la diversité des parcours, on s’adresse de la même façon aux unes et aux autres en leur parlant indifféremment de « consommation normale » comme si cela existait en toute évidence et comme si cela pouvait avoir le même sens pour toutes !
Pour une personne donnée, c’est la dimension du temps, de son histoire, qui est ignorée et de deux manières :
- Que sait-on exactement de la relation de la personne au produit alcool ? Autrement dit : où en est-elle ? Toujours dans le mieux-être, le désir et le plaisir ou déjà dans le besoin physique avec l’apparition de manifestations physiques de la dépendance ? Ou est-elle encore un peu plus loin, dans la nécessité physique de consommer pour éviter le DT[1] ? Ou bien dans des épisodes intermédiaires, difficiles à cerner…
- En admettant que l’on puisse objectivement caractériser la nature de cette relation, qu’est-ce qui permet de penser que la personne en restera au même stade, quand bien même en aurait-elle le désir profond ?
Il n’y a évidemment pas de réponses univoques à toutes ces questions, surtout pas lorsqu’elles sont énoncées « de l’extérieur ». Là encore c’est la personne qui sait le mieux où elle en est, ou à tout le moins qui peut se donner les moyens de le savoir en se confrontant à la réalité de tous les jours ; c’est elle qui va construire et expérimenter ses propres réponses. Alors pour ce qui est de « reboire », elle obtiendra la réponse de manière empirique, d’elle-même, mais il ne faut pas la leurrer par une pseudo normalité qui pourrait la mettre « hors-jeu », avec toutes les conséquences néfastes au moins sur la mésestime d’elle-même, sinon sur ses décisions vis-à-vis du produit.
La RdR, avec ou sans baclofène, qui peut conduire à l’abstinence ne doit pas, à son tour, donner naissance à un nouveau dogme, le « Reboire », fondé sur le prétexte fallacieux d’éviter de la souffrance aux alcoolodépendants devenus abstinents… ou de l’inconfort à leurs promoteurs. Cette idée serait aussi obtuse que celle de « l’abstinence inconditionnelle » et, de plus, comporterait de grands dangers avec les risques de nouvelles réalcoolisations incontrôlées et culpabilisantes.
[1] DT : delirium tremens. Cf. définition au chapitre 1 « Des alcoolisations socialement admissibles ? ».
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L’indifférence : un nouveau concept qui interroge
Des alcooliers « responsables » ?
La campagne de Santé publique France
PARTIE 2
Le vaste monde de la psychotropie
CHAPITRE 5: Vue d’ensemble
Généralités
Les produits psychotropes
C’est d’abord dans son environnement naturel que l’homme a découvert ces substances aux propriétés parfois étonnantes : champignons comme l’amanite tue-mouche ou les psilocybes, alcool, tabac, café, thé, cannabis, pavot, feuilles de coca, sont sans doute parmi les plus répandues d’entre elles. D’autres sont plus spécifiques à certaines régions du monde comme le peyotl et le San Pedro, deux cactus hallucinogènes d’Amérique, la liane ayahuasca en Amazonie, la « sauge des devins » (Salvia divinorium), certaines solanacées (datura, belladone, mandragore, morelle, brugmansia), le khat en Afrique de l’Est, l’iboga en Afrique centrale, etc.
De ces végétaux, les progrès de la chimie ont permis de tirer des produits dérivés comme la morphine ou l’héroïne à partir du pavot d’opium, la cocaïne et le crack à partir des feuilles du cocaïer. Puis les laboratoires ont élaboré une grande variété de produits comme les médicaments psychotropes (tranquillisants, somnifères, neuroleptiques, antidépresseurs, thymorégulateurs, analgésiques et antalgiques), les anesthésiants (kétamine, GHB, GBL et BD[1]), les amphétamines puis les métamphétamines, la MDMA / ecstasy, le LSD (Diéthylamide de l’acide lysergique), les inhalants et solvants (éther, trichloréthylène, acétone, poppers pour les plus connus). Au cours des années 1990 sont apparus les traitements de substitution aux opiacés comme la méthadone et la buprénorphine haut dosage. Ces produits peuvent être détournés de leur visée thérapeutique[2] et donner lieu à un usage non prescrit médicalement.
Cette énumération, un peu fastidieuse, est évidemment loin d’être exhaustive, d’autant que de nouveaux produits apparaissent sans cesse. Son intérêt est ici de montrer l’abondance et la variété des produits existants actuellement.
On établit souvent une distinction entre les différents psychotropes en fonction de leur statut juridique. Parmi les produits licites, certains sont réglementés comme l’alcool ou le tabac, d’autres non, comme le café ou le thé. Les produits illicites telles la cocaïne ou l’héroïne, sont parfois appelés « drogues dures » pour les différencier de « drogues douces » comme le cannabis. Cette différenciation semble aujourd’hui dépassée tant les critères utilisés sont peu pertinents : qu’est-ce qui est « dur » ou « doux » ? La puissance addictogène et le risque de dépendance ? Les effets psychotropes eux-mêmes ? La gravité des méfaits ? Le syndrome de sevrage ?… Quelles significations peuvent bien avoir ces qualificatifs ?
Sur le plan international, la classification des SPA établie à partir des conventions des Nations Unies (1961, 1971 et 1980) dans un objectif de contrôle des drogues n’apporte pas plus de lumière. Elle n’intègre pas des produits comme l’alcool ou le tabac et c’est essentiellement un principe de prohibition qui prévaut. Dans son rapport de 2019, la Commission globale de politique en matière de drogues estime que « Cette prohibition de fait est arbitraire » et que « L’actuelle distinction entre substances légales et illégales n’est pas fondée sans équivoque sur la recherche pharmacologique, mais en grande mesure sur des considérations historiques et culturelles »[3]. De plus « une distinction scientifiquement douteuse a été établie entre les « stupéfiants » de 1961 et les « substances psychotropes » de 1971 »[4]. Les différentes législations nationales sont elles-mêmes d’une grande disparité et en évolution permanente. Ainsi, certains pays autorisent et règlementent des produits que d’autres interdisent purement et simplement. Par exemple, le cannabis est proscrit dans de nombreux pays tandis qu’il a été récemment légalisé au Canada (octobre 2018, après les USA – processus de légalisation amorcé en 2012 concernant actuellement 10 États -, l’Uruguay en 2013, la Bolivie quant à elle a déjà légalisé la feuille de coca en 2009[5].
Hors du champ juridique, il existe différentes classifications qui ont pour objet de rendre compte des propriétés psychotropes de ces divers produits. L’une des plus usitées est sans doute celle de Delayet Denicker de 1957[6], réactualisée par Pélicier et Thuillier en 1991. Elle répartit les substances psychoactives en trois grandes familles suivant le type principal d’action sur le fonctionnement du système nerveux central : les stimulants qui l’accélèrent, les dépresseurs qui le ralentissent et les perturbateurs qui le modifient. Ces types d’action dépendent aussi des doses ingérées et peuvent s’entremêler. Ainsi, l’alcool est traditionnellement classé dans les dépresseurs mais peut être également classé dans les stimulants voire les perturbateurs suivant l’alcoolémie atteinte. Ceci est également vrai pour d’autres substances : le tabac peut d’abord réduire le stress, puis en générer dans un second temps ; à faibles doses, la kétamine provoque des effets hallucinogènes (perturbateur), à fortes doses, elle a des propriétés anesthésiques et analgésiques (dépresseur) ; la MDMA / ecstasy combine les effets stimulants et hallucinogènes ; etc.
Les classes décrites sur la base d’effets psychotropes généraux ne peuvent donc pas être nettement délimitées. On retrouve cette difficulté dans de nombreuses autres classifications et il semble évident qu’elle est en partie liée aux grandes variations individuelles. Cela signifie aussi qu’on ne peut rendre compte des phénomènes résultant de la psychotropie en termes généraux, sans consulter les vécus individuels. On ne peut non plus se satisfaire de l’invocation floue d’une « sensibilité particulière » fondée sur des observations superficielles. Pour qu’elle ne demeure pas une idée fourre-tout, il convient de l’interroger par une investigation un tant soit peu rationnelle et méthodique. Cette recherche conduit en effet à la mise au jour d’une inégalité des personnes devant les effets psychotropes[7] qui permet d’expliciter concrètement la relation qu’elles établissent avec les psychotropes. Elle s’ajoute à l’inégalité métabolique effleurée au Chapitre 4 (note au point « Des alcooliers responsables ? »). C’est en s’appuyant sur cette notion d’inégalité devant la psychotropie que l’on peut aborder, entre autres, les raisons diverses qui amènent les personnes à vouloir modifier leur état de conscience (cf. point « Motivations et ressentis individuels » ci-après dans ce chapitre).
Avant de s’engager dans cette entreprise, il semble essentiel de mesurer l’importance de la place qu’occupent les substances psychoactives et leurs développements dans l’histoire de l’humanité.
[1] GHB pour gamma-hydroybutyrate, GBL pour acide gammabutyrolactone, BD pour butanediol. Le GHB est une molécule à usage médical avec une action euphorisante puis sédative. Le GBL et le BD sont des substances proches qui se transforment en GHB une fois dans l’organisme. Ils peuvent provoquer une altération de la conscience, voire un coma de quelques heures, suivis d’une amnésie, d’où leur appellation de « drogues du viol » (source INPES, voir note suivante).
[2] On trouvera un aperçu plus complet sur l’ensemble des substances énumérées dans la brochure « Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives. Institut national de prévention et d’éducation pour la santé. Drogues et conduites addictives INPES éditions, décembre 2014 » (INPES 2014), document dont s’inspire largement le texte de ce paragraphe.
[3] Commission globale de politique en matière de drogues « La classification des substances psychoactives. Lorsque la science n’est pas écoutée ». Rapport 2019 p 4. https://pro.addictohug.ch/wp-content/uploads/2019Report_FR_web-1.pdf (Commission globale de politique en matière de drog s.d.)
[4] Ibid p16.
[5] Nougier Marie « La réglementation des marchés des drogues à l’ONU: le vent du changement ». Revue internationale « Addictions, recherches et pratiques », n°3 décembre 2018 p8.
[6] Classification validée par l’OMS en 1961.
[7] Cf chapitres 6 et 8 principalement.
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La psychotropie: « un univers en expansion »?…
Multiplicité des usages sociétaux
Motivations et ressentis individuels
En première approche, on peut dire que les ressentis sous psychotropes sont dépendants de la sensibilité individuelle. Cette remarque est a priori d’une grande banalité, a priori, mais les variations observées peuvent être assez spectaculaires.
Ainsi, le scientifique israélien Raphaël Mechoulam, découvreur du THC et du CBD[1], nous offre une bonne illustration de cette diversité des ressentis sous psychotrope. Dans un reportage diffusé sur LCP[2], il relatait une expérience « familiale » avec le cannabis. Sa femme réalisa un gâteau dans lequel furent introduits dès la préparation quelques milligrammes de THC qui produisirent des réactions très différentes : tandis que son épouse « rêvassait », un autre convive « ricanait toutes les 15 secondes » et un autre eut une véritable crise d’angoisse. Au total, quatre-cinq personnes réagirent plutôt bien et une vécut une expérience déplaisante.
Cette expérience mène au constat simple qu’avec la même quantité de produit – les 10mg de THC introduits au moment de la préparation étaient uniformément répartis dans le gâteau – les réactions individuelles peuvent être très variables.
A la sensibilité individuelle, vient s’ajouter, sans surprise, le paramètre quantités que l’on peut mettre en évidence pour toute substance. Notre deuxième exemple concerne l’usage d’un autre perturbateur, un champignon de la famille des amanites. Le mycologue et biochimiste Marcel Locquin[3] explique que « la splendide Amanite tue-mouches (Amanita muscaria) était utilisée dans l’Antiquité par les Egyptiens il y a quelques six mille ans, puis par les premiers Chrétiens, puis par les Vikings, puis par les Amérindiens, etc. ». Le scientifique indique ensuite comment l’ingestion de doses faibles de ce champignon – « environ un quart de chapeau desséché ou cuit (pas cru) par mois » précise-t-il – améliore le discernement des couleurs de manière très importante et cumulative. Il confie l’avoir lui-même utilisé dans cet objectif : « J’ai fait moi-même cette expérience entre 18 et 25 ans ce qui m’a permis, encore trente ans plus tard, d’élaborer une classification des couleurs unique au monde par l’étendue des nuances couvertes ». A des doses plus importantes, l’Amanite tue-mouches devient hallucinogène ce qui lui vaut d’être classée dans la famille des perturbateurs[4].
Le principe actif de ce champignon est la muscarine. Avec la mescaline, présente dans le peyotl, on retrouve des effets sur la perception des couleurs a priori similaires à ceux vécus par M. Locquin avec la muscarine. Alessandro Stella rapporte la description qu’en fait Aldous Huxley qui se prêtait à une expérimentation conduite par le psychiatre Humphry Osmond[5] « La mescaline élève toutes les couleurs à une puissance supérieure, et rend le percepteur de sensations conscient d’innombrables nuances fines de différence, auxquelles, en temps ordinaire, il est complètement aveugle »[6]. Comme l’amanite tue-mouches, le peyotl est hallucinogène à plus fortes doses.
Devant la proximité des résultats de ces deux dernières expériences, il ne faudrait pas conclure pour autant à une homogénéité des effets d’un psychotrope à un autre et à une gradation simple en fonction des quantités. Chaque produit a un spectre de psychoactivité propre et toute la difficulté des classifications est de parvenir à regrouper ces spectres psychoactifs dans des entités homogènes. La tâche de catégorisation stricte se complique encore du fait qu’ils sont plus ou moins étendus suivant le produit considéré. Par ailleurs, ils concourent vraisemblablement à leur puissance addictogène et, par conséquent, à la variation des motivations et ressentis. Le spectre psychoactif est un paramètre supplémentaire.
Les trois expérimentations relatées sommairement ci-dessus ainsi que les commentaires sur les difficultés des classifications permettent de discerner les facteurs les plus évidents de la diversité des ressentis : la sensibilité individuelle (physique et psychologique) ; les quantités de produit ; la nature, l’intensité et la gamme des effets. C’est une première approche que je souhaite maintenant approfondir.
Soulignons tout d’abord que les expérimentations citées sont œuvres de scientifiques engagés dans une démarche de recherche rationnelle, circonscrite à un objectif précis, bien délimité. Bien entendu, la grande majorité des expériences de psychotropie courantes n’ont pas ce caractère méthodique[7]. Si les premières consommations relèvent de la découverte, de la curiosité à satisfaire, les suivantes visent empiriquement la simple obtention d’effets de portées diverses. L’ensemble des motivations s’établit sur la chronologie suivante : rencontrer un produit, voir ce que sa consommation provoque, vouloir ou non reproduire l’expérience.
L’étape de la rencontre est fonction de la disponibilité et de l’accessibilité du produit et donc, en grande partie du statut de celui-ci dans le groupe considéré[8]. L’étape suivante relève du ressenti individuel qui va éventuellement motiver une reproduction des effets obtenus initialement, puis un nouveau ressenti qui peut déclencher une nouvelle motivation de consommation, etc. Un cycle motivation/ressenti qui s’auto-alimente peut ainsi se mettre en place, la fréquence de sa répétition signant le niveau d’intérêt de la personne à cette relation au produit. Il faut aussi souligner au passage que ce cycle changera souvent imperceptiblement de nature[9].
Pour reprendre le fil de notre propos sur l’alcool, il faut de plus observer que ce produit détient un spectre psychoactif très large. On retrouve bien entendu la motivation initiale classique de « satisfaire sa curiosité, expérimenter ce que d’autres en ont dit » mais il peut aussi s’agir de « faire comme les autres » puisque le produit est si présent. Ensuite, la découverte des effets va faire évoluer les motivations de manière différente selon les individus. Elles sont décrites par toutes sortes d’expressions spontanées : « se détendre, s’apaiser, s’évader », « entreprendre, passer à l’action, faire face à la réalité », « être créatif, oser faire de l’inédit », « gagner de l’assurance », « répondre aux attentes, aux pressions d’un groupe », « oublier ses problèmes, être moins triste », « se sentir fort, plus performant, moins faible », « rencontrer les autres, échanger », « faire la fête, rire, danser, bouger son corps », « s’accepter tel que l’on est », etc.
Derrière la simplicité de ces formulations courantes, on peut aisément reconnaître les trois niveaux de modifications induites par la psychotropie et évoqués en début de ce chapitre : l’état intérieur, le comportement, la relation aux autres. En vivant l’une et/ou l’autre, voire la totalité de ces modifications, la personne obtient en fait des réponses plus ou moins adaptées aux configurations de la réalité qu’elle rencontre. L’éventail de ces réponses peut aller de la simple recherche de plaisir à l’effacement de la souffrance et leur qualité aura nécessairement une incidence sur le cycle motivation/ressenti, dans un sens ou dans l’autre, de la reproduction à l’abandon. Sans préjuger de la fréquence des consommations d’alcool ou de leur volume, dans notre société la majorité est portée vers la reproduction de l’expérience. Les motivations et les ressentis sont variés mais, pour la plupart, la psychotropie apparaît, au moins initialement, avant tout comme une réponse, une aide (plus ou moins puissante) dans la confrontation au réel, mais certainement pas comme un problème. Pour une personne, cela se traduit concrètement par le passage d’un état donné à un état de mieux-être, dont la puissance et l’ampleur conditionneront la suite de l’histoire. Ce bénéfice individuel peut aussi retentir positivement sur tout un groupe.
[1] Le tétrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol (CBD) présents dans le cannabis furent isolés par Raphaël Mechoulam en 1963-1964. Le CBD aurait d’importantes propriétés thérapeutiques et devrait faire l’objet d’études scientifiques. Elles sont hélas marginales en France pour le moment.
[2] Emission « Droit de suite » animée par Jean-Pierre Gratien, février 2018. Film Cannabis sur ordonnance de Raphaël Hitier.
[3] LOCQUIN Marcel Les champignons Vendôme PUF 1979 p116.
[4] Mais ce n’est sans doute pas pour cette raison qu’elle est le champignon le plus représenté dans les livres illustrés pour enfants et participe parfois à la féérie de noël en figurant en bonne place parmi nos décorations de sapins !
[5] Humphry Osmond « menait des études sur les substances qu’il baptisa pychédéliques. « A partir des similitudes observées entre les molécules de la mescaline et de l’adrénaline, Osmond formulait l’hypothèse que la schizophrénie pourrait être une forme d’auto-intoxication à l’adrénaline » nous dit Alessandro Stella.
[6] STELLA Alessandro, L’herbe du diable ou la chair des dieux. La prohibition des drogues et l’inquisition, Paris, Divergences, 2019, p121-122. La citation est extraite de Aldous Huxley, Les portes de la perception, Monaco, éditions du Rocher, 1954.
[7] Ce qui cependant n’est pas incompatible avec l’idée que le chercheur peut aussi trouver « quelque chose » qu’il ne cherchait pas…
[9] J’aborde cet aspect avec la présentation de La trajectoire du vécu de la personne alcoolique au début de l’ouvrage D’Escapades en évasions.
[8] Cf point précédent Variations des usages sociétaux. Le statut c’est donc aussi la norme évoquée dans ce point et la pression à consommer qu’elle peut exercer sur les membres du groupe ou du « sous-groupe ».
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CHAPITRE 6: Individu et psychotropie
Une approche de la vulnérabilité
Inégalité devant la psychotropie
La « personne timide »
Pour illustrer les deux aspects, vulnérabilité et inégalité devant la psychotropie, prenons d’abord l’exemple d’une personne timide. En employant ce mot, j’ai bien conscience qu’il est « passe-partout » et qu’il n’a pas la rigueur d’une classification scientifique, notamment médicale. Mais ce mot fait partie du langage courant tel que nous[1] l’utilisons dans le cadre de la relation d’aide et lorsqu’il y émerge, les échanges qui suivent vont alors permettre de le préciser, de le rapprocher du vécu de la personne. Son imprécision même rend nécessaires les échanges pour se comprendre. Alors l’éclairage obtenu donnera à la personne un sens à ce mot qu’elle n’avait parfois jamais perçu.
Ainsi, dans les échanges courants, il apparaît que le mot « timidité » recouvre des réalités vécues très différentes : la timidité peut être une simple réserve en présence de personnes inconnues mais peut aussi aller jusqu’à une impossibilité de s’exprimer, voire de bouger. Dans le premier cas, on peut parler de simple gêne, d’inconfort, d’un état plutôt provisoire, passager, tandis que dans le second, il s’agit d’un véritable malaise, d’un état plutôt persistant et récurrent cette fois.
Les données sont simples : la personne se trouve en présence d’un groupe en cours de constitution ou déjà constitué et la question qui se pose à elle, c’est de faire partie de ce groupe. La réponse que donnera la personne sera naturellement fonction de l’importance de sa timidité. Pour certains, la question ne se pose même pas tant la réponse est spontanée : ils vont alors rejoindre le groupe sans difficulté particulière. Pour d’autres, lorsque la timidité relève du malaise persistant, au contraire, la question pourra prendre la forme d’un dilemme lancinant du type : « J’y vais, je n’y vais pas ? … ».
Pour ces derniers, que se passe-t-il ? Ce sont d’abord des manifestations neurovégétatives désagréables : tachycardies, sueurs, rougissement du visage, gorge sèche, mains moites, etc. Ces manifestations s’accompagnent d’un ressenti intérieur tout aussi désagréable : sentiment d’impuissance, de faiblesse, désamour de soi, parfois de la colère contre soi-même, et aussi de la solitude, de la tristesse. Puis, manifestations neurovégétatives et ressenti intérieur négatif vont retentir sur le comportement : la personne fera parfois des tentatives pour entrer en contact avec les autres, puis, devant la difficulté ou la peur de l’échec, elle « choisira » souvent de les éviter allant parfois jusqu’à s’isoler des autres et se renfermer sur elle-même. La répétition de ce qu’elle vit comme des échecs cuisants pourra aller jusqu’à lui faire redouter toute rencontre d’autrui… Ce qui ne supprime pas pour autant son désir de le faire. L’antagonisme de ces désirs peut générer un véritable mal-être permanent.
Finalement, les troubles ressentis par la personne impactent trois plans : physiologique, psychologique et relationnel. Ces troubles sont d’une acuité variable suivant les personnes et formeront alors une entrave plus ou moins importante à leur rencontre des autres.Malgré tout, certains pourront encore surmonter cette entrave et se « feront violence » en mobilisant toutes leurs forces pour oser la rencontre. Mais ce ne sera pas forcément sans mal : ils auront peur de dire des « bêtises », bafouilleront peut-être ou tiendront un discours incohérent, se sentiront rougir ou le craindront[2], se voyant sujets à moqueries[3], etc. Aux prises avec cette escalade négative, ils auront le plus souvent envie de « retourner dans leur coin » avec toutes sortes de sentiments désagréables : l’impression d’être nuls, de ne jamais y arriver, de ne pas être « normaux », etc.
Ils remettront parfois à beaucoup plus tard toute nouvelle tentative de se joindre aux autres, s’excluant de tout groupe et se privant finalement de la satisfaction de leur désir profond d’aller vers eux. Et si le temps passe, le désir reste bien présent, toujours aussi impérieux et finira par les pousser à de nouvelles tentatives précédées de la peur d’échouer, puis suivies, encore et encore, de leurs insuccès et de tout le mal-être qui l’accompagne, à chaque fois… Il y a là une véritable souffrance à chacune de ces séquences : dans l’anticipation de l’événement, dans sa réalisation et dans ses répercussions. Avant, pendant, après……
A moins de trouver, lors de l’une de ces rencontres, le moyen de surmonter tout ce qui les entrave, elles pourront enfin satisfaire ce désir, celui de tout être humain, d’entrer en relation avec les autres. Un psychotrope, comme l’alcool, peut chez certains constituer ce moyen, un moyen puissant et rapide !… Car en quelques minutes il va bouleverser tout le vécu habituel de ces personnes. En effet, tous les désordres neurovégétatifs disparaissent, le mal-être psychologique s’efface, la relation aux autres devient possible. La personne dispose alors d’une réponse à cette timidité qui la parasite depuis si longtemps. Elle peut s’affranchir de manière très efficace de tout un vécu négatif, grâce aux effets psychotropes. En fait, il s’agit d’une véritable libération de la personne sur l’ensemble du plan biopsychosociologique et qui s’étend de l’amont à l’aval de l’événement générateur du malaise.
Pour ceux qui ne vivent la timidité que comme une simple réserve, rien de tout cela ne se produit. Il n’y a pas de mal-être et même si les effets psychotropes peuvent être ressentis positivement – pour aider à « briser la glace » par exemple -, ils n’auront pas la même puissance et ne représenteront pas le même enjeu. Il va de soi que leur « timidité » et les effets psychotropes ne généreront pas le même intérêt pour l’usage du produit alcool. Il est pour eux simplement circonstanciel alors qu’il peut devenir d’ordre existentiel pour les précédents. Entre ces deux vécus de timidité et les réponses qu’y apportent les effets psychotropes, il y a bien sûr une multitude d’autres situations aux enjeux très inégaux.
La « forte » timidité serait peut-être qualifiée de pathologique par les professionnels et « rangée » dans une nosographie suggérant les remèdes adéquats. Je souligne à nouveau que je ne préjuge pas de ce caractère pathologique ou non et, suivant les difficultés vécues, la personne sera amenée à solliciter les professionnels pour prendre le relais. Pour ma part, je vois d’abord dans cette timidité une difficulté de la personne pour accéder à ses ressources propres, un effet de sa vulnérabilité qui la prive également de la satisfaction du besoin de relation à autrui[4].
[1] Les accompagnants de La Santé de la Famille.
[2] C’est la « fameuse » éreuthophobie dont la personne a tout à fait conscience, ce qui accroît encore le malaise.
[3] Et l’on sait quelle importance cela peut avoir chez les ados avec le souci de l’image de soi et du regard des autres.
[4] S’il fallait insister encore un peu plus sur l’importance que revêtent dans ce cas les effets psychotropes, on pourrait remarquer qu’ils ne constituent ici pas moins qu’une réponse existentielle à un besoin anthropologique.
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Exemples autour de l’agir (1)
La recherche systématique de satisfaction de nos besoins nous commande d’agir en permanence[1]. Dans cette confrontation ininterrompue au réel qui forme notre quotidien, nos actions, pour la plupart, relèvent d’automatismes bien ancrés qui ne mobilisent donc pas la conscience, tandis que d’autres nécessitent une attention particulière plus ou moins soutenue. Quoiqu’il en soit et qu’il s’agisse de tâches élémentaires ou de projets très élaborés, le processus qui mène de la réflexion préalable à la réalisation peut donner lieu à des difficultés à ses différents moments.
La nature de l’action à entreprendre elle-même et l’étendue de l’éventail optionnel qu’elle suggère sont généralement considérées comme sources des difficultés d’agir. Mais au fond, elles questionnent avant tout la personne elle-même aux prises avec ces éléments, ce qui peut lui manquer ou l’entraver pour y répondre de manière optimale ou pour s’y soustraire. C’est, autrement dit, à chaque fois, une nouvelle mise à l’épreuve de sa vulnérabilité.
Chez la personne alcoolique, la présence d’une intolérance à la frustration a souvent été mise en avant[2]. Elle se traduit par une incapacité à différer la satisfaction de ses désirs qui, entre autres, inciterait la personne à prendre des décisions hâtives pour éviter la souffrance de l’attente[3]. Les effets psychotropes peuvent servir tantôt à atténuer ou même éteindre le désir et donc rendre supportable le report de sa satisfaction, tantôt apporter, au contraire, la perception d’une réalisation immédiatement possible. Les deux « options » sont des réponses authentiques qui permettent de traverser des situations douloureuses mais elles présentent des limitations pour la personne elle-même : d’une part son désir reste inassouvi et donc réapparaîtra, d’autre part la précipitation peut rendre la réalisation lacunaire ou inappropriée.
Si l’intolérance à la frustration donne des éléments de compréhension pour de nombreux comportements addictifs, elle est loin d’en rendre compte totalement. On peut relever ainsi que le seul fait de devoir s’engager peut poser question et générer anxiété et réticence à entrer en action. Cela se traduit par divers comportements comme suspendre toute action, se disperser, s’agiter, s’occuper à « d’autres tâches », tourner en rond, commencer, hésiter, revenir en arrière, abandonner et finir par remettre au lendemain. L’immobilisme ou, au contraire, l’agitation frénétique aboutiront dans les deux cas à un ajournement de l’action à réaliser. C’est la fameuse procrastination que l’on peut déceler dans l’idiosyncrasie[4] des personnes qui développent une alcoolodépendance.
Avec les procrastinations successives apparaît le sentiment de ne pas avoir accompli ce qui devait l’être, provoquant ou accentuant le désamour de soi-même. De plus, elles aboutissent à l’accumulation progressive d’une somme de tâches qui finiront par sembler insurmontables à la personne, par l’importance de leur masse et par la difficulté croissante à les hiérarchiser et les prioriser.
Le psychotrope peut effacer le ressenti pénible d’être dans l’incapacité d’y arriver, stopper le dialogue intérieur parasitant et apporter clairvoyance et facilité, tantôt bien réelles, tantôt illusoires[5]. Il peut aider à prendre une décision et parfois même opter pour une solution inédite qui n’aurait pas été concevable – ou simplement envisageable – par la personne sans lui. Alors les tâches seront entreprises… Ou à nouveau reportées étant à ce moment perçues comme réalisables, non urgentes et non dérangeantes. Dans un cas comme dans l’autre, elles ne tourmenteront plus la personne, tant qu’elle se trouvera sous les effets du psychotrope.
Plus tard dans le parcours de la personne, la procrastination aura parfois de graves conséquences, notamment quand la personne en viendra à négliger la satisfaction de ses propres besoins, jusqu’à l’hygiène de soi et de son propre environnement… Cette incurie[6] peut prendre des formes dramatiques, lorsque, par exemple, elle ne trouve plus les ressources pour évacuer ses déchets – en particulier les bouteilles vides accumulées -, transformant son lieu de vie en taudis misérable. Et comme la honte lui fera cacher cette situation aux yeux des autres, c’est tout le plan relationnel qui sera également affecté, la conduisant souvent à l’isolement. Le psychotrope ne réglera évidemment rien, sauf qu’il pourra encore lui servir à supporter cette dégradation progressive de ses conditions de vie.(…)
[1] Les pauses évoquées dans le point précédent ne constituent nullement des « renoncements » à l’action mais plutôt des anticipations d’actions à venir comme le suggère le « mode par défaut ».
[2] Le concept d’intolérance à la frustration a notamment été développé par Albert Ellis (1913-2007), l’un des pères fondateurs des Thérapies Cognitivo-Comportementales.
[3] Cette impulsivité est également agissante dans d’autres comportements addictifs, comme les achats compulsifs.
[4] On pourrait définir simplement l’idiosyncrasie comme « la façon d’être au monde propre à chaque individu ». C’est pour moi un concept essentiel que je tente de développer dans la dernière partie de l’ouvrage « D’escapades en évasions », en particulier au point « Idiosyncrasies et stratégies » du chapitre 6.
[5] Soulignons à nouveau que les effets psychotropes sont agissants avec de faibles quantités au départ et suffisants pour éliminer les obstacles construits par la personne. A plus fortes doses, la lucidité s’altère mais les effets psychotropes peuvent encore présenter l’intérêt d’anesthésier le sentiment d’impuissance.
[6] Cette incurie peut s’apparenter au Syndrome de Diogène qui est décrit comme un trouble psychiatrique. Cette proximité débouche sur la question de savoir si c’est l’alcoolisme qui peut engendrer ce syndrome ou l’inverse.
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Exemples autour de l’agir (2)
Singularités individuelles des vécus sous effets psychotropes
CHAPITRE 7: Groupes sociaux et psychotropie
Autrui et psychotropie
La nécessaire relation aux autres pour vivre et survivre a conduit a conduit de tout temps les êtres humains à se rassembler. Quelles que soient la taille et la nature des groupes formés, les échanges en leur sein confèrent une place, un rôle ou une fonction à chacun de leurs membres. Même s’ils se sont complexifiés au cours du temps, leur dynamique peut se décrire simplement à partir de deux mouvements : l’un qui va de l’individu vers le groupe ; l’autre en retour, du groupe vers l’individu.
Le premier mouvement consiste en la production d’un comportement par la personne, en adéquation avec le groupe. Ce peut être l’adoption d’une attitude tout comme la production d’un bien matériel ou immatériel, d’un service, de tout ce qui peut présenter un intérêt pour le fonctionnement du groupe. Le deuxième mouvement, dans le sens contraire, est une reconnaissance par l’ensemble ou une partie du groupe de cette « production » avec tous les degrés intermédiaires, de l’approbation au rejet. Il caractérise une « attente »[1] du groupe vis-à-vis de l’individu, attente qui, quelle que soit sa nature, sera déterminante pour la définition de la place de la personne dans le groupe (et, dans certains cas, de la considération dont il jouira).
Ce mouvement double concerne tous les aspects de la vie en société et est à l’œuvre en permanence sans que nous en ayons nécessairement conscience.Compte tenu de l’importance de l’usage des substances psychoactives tant sur les plans individuel que collectif (Cf. les deux chapitres précédents), il n’est pas surprenant qu’un psychotrope comme l’alcool puisse s’immiscer dans cette dynamique. C’est le cas tout d’abord lorsque cette dynamique fait défaut dans la vie d’une personne : ainsi, les situations de solitude peuvent l’empêcher de produire un comportement et, partant, d’obtenir les signes de reconnaissance du groupe susceptibles d’en découler. Un fort sentiment d’inutilité peut alors en résulter et conduire à des alcoolisations isolées et ponctuelles, quelquefois massives. Fouquet et Jellinek mentionnent ce « cas de figure » avec la somalcoolose pour le premier, l’alcoolisme epsilon[2] pour le second.
La puissance du besoin, du désir d’autrui, est ici illustrée par le recours à un produit psychotrope qui permet à la personne de surmonter la souffrance d’être seule. Les absences d’autrui sont événements courants : chômage, conjoint en déplacement, grand âge, deuil, déracinement et éloignement, aliénation culturelle, etc. qui sont par conséquent autant de circonstances susceptibles de favoriser l’usage d’une substance psychoactive.
Dans notre société, l’usage collectif du produit alcool est essentiellement représenté par la convivialité. On met ainsi en avant le modèle culturel, « l’art du bien vivre » que conforte parfois l’esthétisme du savoir œnologique (Cf. le point « Quelques expressions diverses de la pensée commune » du chapitre 1 « La représentation courante »). Les effets psychotropes sont parfois mentionnés mais leur évocation est généralement limitée à l’euphorie et à la gaîté qu’ils peuvent engendrer. Sous cet angle, on considère que tous les membres du groupe contribuent « à parts égales » à cette convivialité qui va de l’esprit de la fête à celui « d’équipe ». « Être bien ensemble », « faire corps », cela est naturellement perçu plutôt positivement par tous et renforce l’idée de la convivialité recherchée. Ici, la « production d’un comportement » individuel et la « reconnaissance » du groupe sont bien à l’unisson.
Nulle trace dans cette belle concorde de quelconques singularités individuelles telles que nous les avons mises en relief aux chapitres précédents : les enjeux à l’œuvre dans la relation au psychotrope, si déterminants et si différents des uns aux autres, sont totalement méconnus, noyés dans une uniformité rassurante. Plus tard, lorsque le psychotrope ne « répond plus » ou « répond mal » pour l’un des membres et qu’alors les problèmes surviennent, de manière visible cette fois et parfois même avec violence, on ne voit plus que cet individu qui enfreint les valeurs du groupe. Il n’apporte plus son « écot » à la convivialité[3] contrairement à tous les autres membres du groupe. La relation de la personne au produit alcool est alors perçue comme perturbatrice du groupe par sa seule singularité, singularité reconnue qu’à partir de ce moment – par ses aspects négatifs – et qui apparaît soudainement toute-puissante !
Toute l’attention se porte sur cette alcoolisation qui contrarie à ce moment-là le fonctionnement du groupe. Ce dernier sanctionne alors l’usage du produit parce qu’il conduit à une « production non conforme » après l’avoir avalisé (le plus souvent de manière tacite) pour la raison contraire. La convivialité passée est, le plus souvent, purement et simplement « oubliée ». Et lorsque l’on en a conservé le souvenir, on l’isole néanmoins de l’événement négatif qui l’a suivie méconnaissant qu’une histoire les relie. Pourtant, il n’y a pas, d’un côté, l’histoire d’un groupe harmonieux et, de l’autre, l’histoire d’une personne qui dysfonctionne. Il s’agit bien évidemment d’histoires enchevêtrées que le concept de psychotropie peut nous aider à saisir avec toutes les interactions entre les trois agents « individu / groupe / produit » qui entrent en jeu.
Dans cette entreprise de compréhension, il convient de replacer la personne dans les différents groupes au sein desquels elle évolue et de tenter de discerner les incidences que son usage du psychotrope alcool va avoir sur eux, corrélativement à ses propres modifications de comportement. Par ailleurs, il me semble nécessaire d’aller bien au-delà de la superficialité d’effets simplement euphorisants ou plaisants, comme cela est souvent décrit. De manière générale mais rarement évidente, tous ces effets répondent à des enjeux qu’il nous importe de mettre à jour dans leur grande variété.
Concrètement, ma démarche va donc consister à reprendre les exemples du chapitre précédent qui détaillaient les modifications induites par la psychotropie chez la personne, afin de mettre en lumière ce qu’il en résulte au niveau du groupe et de son fonctionnement interne et externe.
[1] Je donne à ce terme un sens très large que je propose d’approfondir en fin de ce chapitre (avant-dernier point « Les différentes attentes des groupes sociaux »).
[2] MALKA Rémy, FOUQUET Pierre, VACHONFRANCE Gérard. « Alcoologie ». Masson Editeur, juillet 1986, p75-77.
[3] Dans d’autres situations, la sanction pourra être « il s’est soustrait à ses devoirs » ou « il est allé trop loin » avec la connotation d’un sentiment de trahison en rapport avec ce que l’on attendait de la personne et qu’elle avait l’habitude d’assurer « avant ».
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CHAPITRE 8: Méconnaissances et incompréhensions
L’étendue des méconnaissances
Le tropisme des méfaits est ancré dans l’histoire de l’alcoologie, il est même à la base de sa construction à travers les travaux médicaux et les médecins pionniers faisant autorité. Il conduit à un discours centré quasi exclusivement sur les méfaits, ignorant totalement les bénéfices de la psychotropie qui les ont précédés. Pire, il rend illégitime l’attention portée à ces bénéfices. Le modèle du « tropisme des méfaits » agit en fait comme un véritable paradigme : il prend toute la place et empêche de voir autre chose. De ce fait, il suscite toutes les réflexions et pratiques, accumulant ainsi des données toujours plus nombreuses qui donnent l’illusion qu’il n’existe rien en dehors d’elles et qui suscitent encore de nouvelles recherches, de nouvelles données, captivant encore toute l’attention.Il en résulte donc de grandes méconnaissances[1] sur ce vaste monde de la psychotropie que nous venons de parcourir rapidement. J’en reprends ici les aspects essentiels dans ce qui reste toutefois une ébauche.
La première de ces méconnaissances est sans doute celle de l’existence même des effets psychotropes. Ils sont de fait parfois complètement ignorés, mais le plus souvent on les ramène à d’insignifiants effets, superficiels et uniformes. Ce sont à la fois leur puissance potentielle et l’étendue de leur gamme qui sont ainsi méconnues.
Ils sont aussi parfois assimilés aux effets toxiques, confusion que nous avons déjà rencontrée dans la définition donnée par le DSM5, critère n°9 (Cf. chapitre 2 « La construction médico-sociale »). On reconnaît, au mieux, des effets « plaisants » (comme l’indique l’une des affiches publicitaires du laboratoire Mylan pour l’Aotal), rarement des effets puissants, susceptibles de bouleverser certaines personnalités.
S’il est indéniable que certains peuvent ressentir des effets simplement « plaisants », agréables, ces qualificatifs légers ne rendent cependant pas du tout compte de l’intensité de ces effets pour d’autres. De plus, à l’opposé, une minorité ressent ces effets comme insignifiants ou déplaisants, voire dangereux. Ces différences peuvent s’expliquer facilement par le fait que la psychotropie modifiant l’état de conscience, modifiera la perception du réel, c’est-à-dire la perception de l’environnement, des autres, de soi-même, de sa propre histoire. De telles modifications ne peuvent être qu’individuelles et singulières. Nous touchons ici à une deuxième méconnaissance que nous avons déjà évoquée dans les pages précédentes, celle de l’inégalité devant la psychotropie, méconnaissance particulièrement répandue. C’est pourtant cette inégalité devant la psychotropie qui permet d’expliquer les différences dans la relation que les personnes établissent avec le produit.
La psychotropie n’est pas circonscrite à une action sur la seule vie intérieure, elle s’accompagne de composantes physiologiques dont nous avons rencontré quelques manifestations dans nos exemples précédents, notamment avec la personne timide ou anxieuse. La disparition rapide et totale, grâce au psychotrope, des manifestations neuro-végétatives pénibles, suivie d’un état de bien-être physique conforte encore le mieux-être résultant de la psychotropie. Cette transformation positive sur le plan physiologique est tout à fait objective, tangible, donc décelable. Elle est pourtant largement méconnue elle aussi.
La connaissance de l’action de l’alcool sur le corps semble limitée aux effets analgésiques[2], en particulier pour les douleurs chroniques ou dans la chirurgie de guerre.
Au travers des différents exemples évoqués dans les chapitres précédents, il apparaît évident qu’existe un rapport entre contexte et recherche d’effet psychotrope. Autrement dit, la même personne peut ressentir le désir d’utiliser le psychotrope alcool dans certaines situations, et nullement dans d’autres. De plus, lorsque ce désir est présent, ce ne sera pas systématiquement pour obtenir les mêmes effets : leur nature et leur intensité, empiriquement visées, seront fonction de la situation vécue.
Cette variabilité peut s’exprimer d’une expérience d’alcoolisation à une autre mais également lors de la même expérience d’alcoolisation avec l’obtention d’effets successifs différents, comme la détente après la journée de travail puis l’étourdissement pour aller dormir… Ou le « coup de fouet » pour sortir.Le rapport entre contexte et recherche d’effet psychotrope chez une personne, avec toutes ses variations, n’est pas facilement perçu par les entourages pour la raison simple que ce sont généralement les mêmes personnes qui participent aux mêmes situations. Elles ne pourront constater qu’un comportement qui semble se répéter, toujours identique à lui-même.
Une cinquième méconnaissance concerne la correspondance effet recherché / quantité d’alcool. Ainsi, pour une personne donnée, les effets psychotropes seront aussi fonction de la quantité d’alcool ingérée. Si l’effet ressenti avec une quantité donnée constitue pour elle une réponse « intéressante », c’est cette quantité, même si elle est faible, qu’elle visera empiriquement.
Cette correspondance contredit la représentation habituelle selon laquelle les personnes alcooliques rechercheraient systématiquement l’abondance d’alcool.
Ce paramètre a une incidence importante sur la suite de l’histoire de la personne : ceux qui ne recherchent qu’une euphorie passagère ou circonstancielle, par exemple, n’auront sans doute pas besoin de beaucoup d’alcool, ni d’augmenter les doses de manière importante (voire ne pas les augmenter du tout) tandis que d’autres recherchant d’autres effets, plus puissants, ou correspondant à un besoin existentiel, seront contraints à cette augmentation. Les premiers ont alors peu de « chances » de connaitre des désordres physiques, psychologiques ou relationnels (ou les trois) à la différence des seconds.
Une autre méconnaissance concerne le caractère évolutif du rôle des effets chez une même personne.
L’évolution la plus évidente du rôle des effets est celle que vivent les personnes engagées dans un processus au long cours. Par exemple, les effets positifs peuvent au début accompagner la personne dans sa logique d’épanouissement tandis que plus tard, ils pourront seulement l’aider à supporter la souffrance produite par les méfaits. Dans ce processus, c’est aussi la place du produit dans la vie de la personne qui va très sensiblement se modifier et évoluer d’une utilisation d’abord marginale à l’envahissement total.
Mais avant cette configuration dans laquelle la personne « subit », c’est elle-même qui a pu opter pour tel effet ou tel autre, suivant les circonstances et avec les quantités correspondantes, tout cela sans aucun « calcul ». Puis c’est une certaine stabilité des effets recherchés qui prévaudra pour un temps, comme une réponse permanente et automatique à sa vulnérabilité.
Nous avons également observé dans le chapitre précédent que les effets psychotropes peuvent avoir de grandes incidences sur le plan relationnel en permettant à la personne de surmonter sa vulnérabilité et satisfaire alors aux attentes des groupes sociaux dans lesquels elle évolue. Corrélativement, le groupe lui signifiera son approbation comme reconnaissance d’une contribution à son fonctionnement mais aussi comme reconnaissance de son statut de membre à part entière. Cependant la dimension éminemment positive de ces incidences est « oubliée » lorsque surviennent des méfaits touchant la personne et le groupe lui-même.
A ce stade avancé, l’émergence de la problématique est perçue comme une dérive personnelle, une affaire individuelle, dans laquelle les groupes n’auraient joué aucun rôle nonobstant les incidences premières de la psychotropie, souvent lointaines il est vrai.
Et si les effets psychotropes peuvent bénéficier directement à une personne en lui facilitant les contacts et en lui permettant ainsi d’exister dans la société des Hommes, ils ont aussi une incidence sur toute la dynamique de groupe. Autrement dit les membres du groupe bénéficient collectivement et indirectement de cet usage de la psychotropie par l’un ou plusieurs de ses membres, sans que jamais cet usage ne soit cité ou même simplement repéré. C’est la conformité du comportement de la personne aux attentes du groupe qui sera considérée, et non le recours à un psychotrope, qui a pourtant permis cette conformité. Dans ces conditions, il est clair que le rôle du psychotrope peut difficilement être mis en évidence.
[1] Les différentes méconnaissances abordées ici comportent, en proportions variables, les trois acceptions suivantes : 1) ne pas connaître ; 2) ne pas bien connaître (mal connaître ou connaître superficiellement) ; 3) ne pas vouloir connaître (pour différentes raisons, souvent par autocensure inconsciente).
[2] Analgésique : qui supprime ou atténue la sensibilité à la douleur.
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Ressentis particuliers, incompréhension généralisée
La persistance de l’incompréhension
Attitudes et approches sclérosantes
Interprétations et dévoiements sémantiques
