D’escapades en évasions

Résumé

Le concept de psychotropie donne des pistes pour aider les personnes à sortir de leurs difficultés avec l’alcool et pour éviter à d’autres de les vivre. Il dépasse d’ailleurs la nature même du produit et concerne toutes les substances psychoactives : même si leurs modalités d’administration diffèrent, c’est toujours la recherche d’une modification de l’état de conscience, qu’elle soit très légère ou profonde, qui commande leur usage.

Si la psychotropie est évidemment indispensable pour rendre compte des addictions avec substance, elle se présente également comme un intermédiaire conceptuel fécond puisqu’elle permet d’aborder les addictions sans substance : les unes et les autres ont en effet en commun la mise à distance du réel ordinaire pour s’en bâtir un autre plus « supportable », par le moyen d’un psychotrope ou d’un comportement. Avec les addictions c’est donc la question fondamentale de la vulnérabilité humaine qui est posée et celle du bonheur, malgré elle et avec elle…

INTRODUCTION

PARTIE I

Actions en perspective

CHAPITRE 1: L’outil « Trajectoire du vécu de la personne alcoolique »

  • Généralités
  • Allure générale
  • Commentaires et réserves
  • L’accrochage
  • La solitude dorée
  • La solitude anxieuse
  • La solitude marastique

CHAPITRE 2: Prévention et promotion de la santé

  • La Trajectoire, outil de prévention ?
  • Témoignage et Trajectoire
  • Le message en deux volets bénéfices / méfaits
  • Un modèle culturel à destituer
  • Promotion de la santé
  • Le « Dry january »

CHAPITRE 3: La relation d’aide

CHAPITRE 4: Une expérience mixte Prévention / Accompagnement

  • Introduction
  • Exposé
  • Eléments d’analyse
  • Perspectives

PARTIE II

Par-delà les alcoolismes

CHAPITRE 5: Les phénomènes d’alcoolisation

  • Questions de représentations
  • Les traits du discours courant
  • Les paramètres de la relation au psychotrope
  • La chaîne causale « Vulnérabilité / psychotropie / quantités / méfaits »
  • De « l’alcoolique » à la personne

CHAPITRE 6: … Les Uns – les Autres…

  • Idiosyncrasies et stratégies
  • Doute et vulnérabilité
  • La « révélation » du doute de soi chez la personne alcoolique
  • Idiosyncrasie et psychotropie
  • La prise en compte du doute de soi dans la Relation d’Aide
  • Les places d’Autrui

CHAPITRE 7: Un champ étendu pour l’addictologie

  • Fécondité du concept de psychotropie
  • Caractéristiques générales communes aux addictions avec substance
  • Questions autour des addictions comportementales
  • Monde réel et monde virtuel
  • Addictions et dérives sectaires
  • Un schéma addictologique global

CHAPITRE 8: Les dimensions sociétales

  • Problématiques diverses
  • L’utilisation des grandes peurs
  • Politiques prohibitionnistes
  • Le tropisme des méfaits dans les politiques de Santé publique
  • Réflexions et travaux théoriques
  • Apports associatifs et pair aidance

CONCLUSION

CHAPITRE 2: Prévention et promotion de la santé

  • La Trajectoire, outil de prévention ?
  • Témoignage et Trajectoire
  • Le message en deux volets bénéfices / méfaits

Un modèle culturel à destituer

Les représentations socio-culturelles des différentes substances psychoactives jouent évidemment un rôle dans les interrelations au sein des groupes. D’évidence, elles ne sont pas univoques et cela est notamment consacré par le statut juridique de ces produits : on en place certains du côté illicite (et ils sont alors appelés « drogues ») et d’autres, comme l’alcool et le tabac, du côté licite[1]. Les regarder sous l’angle de la psychotropie et donc des risques est de nature à faire évoluer ces représentations et à envisager une démarche de prévention plus réaliste.

Ainsi, dans notre société, l’alcool est intégré à un certain art de vivre ensemble dont la viticulture française est la figure de proue. Elle est issue d’une longue et riche histoire patrimoniale, de traditions et de savoir-faire transmis de générations en générations. De la culture de la vigne et la fabrication du vin étudiées par l’œnologue aux conseils culinaires du sommelier lors de dégustations au restaurant, c’est toute une culture du bien-vivre qui s’exprime par le vin. Par extension, ce sont toutes les boissons alcoolisées et donc l’alcool en général qui bénéficie du statut avantageux de modèle culturel du bien-vivre (évoqué au chapitre 1 « Quelques expressions diverses de la pensée commune ») qui conduit à le hisser sur un piédestal.

Fort de ce statut, on met en avant la convivialité qu’il permet et les qualités gustatives qu’il détient. Les propriétés psychotropes avec les risques « immédiats » et/ou les risques « différés » n’ont pas de place dans ce modèle. Sans nier en aucune façon la dimension gustative, la prise en compte, là encore, de l’importance de la notion de psychotropie permet de « démasquer » les discours inconsciemment (mais pas toujours !) complaisants et réducteurs sur cette seule dimension gustative. En effet, ces dernières relèvent des arômes portés par les congénères[2] tandis que la psychotropie est portée par la molécule de l’éthanol C2H5OH qui, elle, n’a guère de goût a priori.

Cette clarification sur la différenciation « gustatif / psychotrope »[3] et de leurs implications est l’une des étapes que la prévention peut se fixer dans la pédagogie d’une démarche dépassionnée de « destitution » de ce produit.

Le statut de modèle de la convivialité et du bien-vivre est si bien ancré dans notre société qu’on l’y rencontrera en de multiples occasions, dans toutes sortes d’événements plutôt joyeux. Si quelqu’un sort du cadre de ce statut, sa force omniprésente se manifestera souvent avec la question si fréquente de la grande majorité « Pourquoi cette personne ne consomme-t-elle pas d’alcool ? ». La réaction spontanée d’étonnement qui la déclenche est éloquente à cet égard. Dans ces occasions, l’alcoolisation est non-seulement « socialement admissible »[4] mais valorisée et même encouragée[5] du fait des bénéfices qu’elle apporte à tout le groupe.

Lorsque la convivialité s’effacera devant les désordres apparaissant chez une personne, ses alcoolisations ne seront plus admissibles. La question – exactement inverse – surgira alors : « Pourquoi cette personne consomme-t-elle de l’alcool ? », car elle perturbe dorénavant le(s) groupe(s) d’une manière ou d’une autre en s’écartant du modèle de la convivialité… Ce qui n’est pas sans questionner les autres membres du groupe sur leur propre consommation, vraisemblablement par effet miroir, au moins en partie.

Le plus paradoxal de ces questionnements sera atteint lorsque cette personne aura choisi l’abstinence. Elle se verra soumise à la première question – sur sa non-consommation désormais -, parfois sommée de s’en expliquer (« Vous prenez des médicaments ? », « Vous êtes enceinte ? », « Vous êtes malade ? », etc), sinon pressée de « prendre juste un petit verre », « pour la route » et qui « ne peut pas lui faire de mal ». Et puis, comme on trouve qu’elle est devenue « moins marrante qu’avant », on s’interroge sur l’intérêt de la réinviter la prochaine fois…

… Tout cela peut lui être infligé après des années où on n’a pas cessé de lui seriner de ne « plus boire ». Au total, la personne se trouve ainsi ballottée d’une marginalité à une autre : celle de l’alcoolique qu’on rejette, celle de l’abstinent qui interroge. L’ironie du sort est que, chez beaucoup et bien avant ces deux configurations, le recours au psychotrope avait justement pour raison d’être la sortie de leur isolement, de leur sentiment de solitude !

Après avoir vécu une problématique avec l’alcool, les bénévoles qui ont opté pour l’abstinence et l’assume avec sérénité ont un impact remarquable dans ces multiples contextes où l’alcoolisation prévaut. Sans ostentation et respectueux des choix d’autrui, leur comportement constitue par essence une stratégie efficace de prévention tant il interroge ce groupe, d’une manière ou d’une autre et même si rien n’est dit. Dans ce cas, il montre simplement que c’est possible d’échapper au diktat de la consommation alcoolisée. Cette perspective si peu envisagée, si peu perçue du fait du poids du modèle culturel, pourra ensuite générer diverses interrogations de membres du groupe à l’adresse de la personne. Elle pourra alors rapporter, dans un premier temps, ce qu’elle a vécu, « d’où elle revient », en décrivant les fameux méfaits. Il est ensuite possible d’aller plus loin en exprimant le rôle qu’ont pu jouer préalablement les effets psychotropes à l’origine de son parcours, cette partie du récit beaucoup plus proche de ce que vit la majorité des personnes. Bien entendu la Trajectoire est tout indiquée pour développer tous ces échanges.

En tout cas, l’enjeu est de parvenir à une inversion des discours et questionnements courants. Aux deux interrogations habituelles « Pourquoi cette personne consomme-t-elle de l’alcool ? » et « Pourquoi cette personne ne consomme-t-elle pas d’alcool ? » se substituerait la question, plus « opérante » : « Pourquoi, moi, je consomme de l’alcool ? ». Elle permettrait peut-être d’initier une réflexion d’ensemble plus difficile : « Quel rôle le psychotrope alcool joue dans le fonctionnement de tel ou tel collectif auquel je participe ? ». Ces deux questions signeraient sans ambiguïté un changement radical du statut de l’alcool dans les représentations et habitudes socio-culturelles.


[1] C’est un aspect évoqué au chapitre 5 du livre 1 D’un verre à l’Autre avec le point « Les produits psychotropes ».

[2] Les congénères sont tous les composants – autres que l’alcool – qui l’accompagnent.

[3] De plus, il est vraisemblable que le « gustatif » participe au « psychotrope », l’un et l’autre intervenant sur le circuit de la récompense. Je souligne simplement cette proximité, il relève des neurosciences de déterminer plus précisément la nature de leurs incidences respectives sur ce plan.

[4] Voir la Solitude Dorée de la Trajectoire (Cf chapitre 13)

[5] Généralement de façon indirecte, mais parfois de façon très explicite… Comme avec tonton Julot (Cf « Le schéma EI/C/A » du chapitre 11).

CHAPITRE 3: La relation d’aide

La rencontre associative et ses premières lueurs

En général, lorsqu’une personne se décide à entreprendre une démarche pour elle, c’est parce qu’elle est en souffrance et qu’elle cherche une issue, des solutions à cette souffrance, sans forcément savoir précisément ce qu’elle recherche. Tout processus de dépendance à un produit comme l’alcool se solde à un moment ou à un autre par divers désordres et dommages sur un plan ou sur un autre : sur le plan psychologique, sur le plan physique, sur le plan relationnel ou socio-culturel… Le plus souvent sur l’ensemble de ces plans. La population touchée concerne donc non seulement les alcoolodépendants mais aussi leurs entourages à des degrés divers, qu’ils soient familiers, collègues, voisins ou amis.

Dans ces circonstances où la souffrance domine, la rencontre d’une association peut constituer de manière immédiate, d’emblée, une trêve pour toutes ces personnes. A cette occasion en effet, chacune d’entre elles rencontre d’autres personnes qui n’ont pas de lien particulier avec elle et qui se garderont de tout jugement puisqu’elles ont vécu une problématique similaire. Cela met entre parenthèses tous les problèmes et la souffrance qu’elle vit, ainsi que le jugement des autres qui va souvent avec…

C’est aussi, en même temps, le soulagement de sortir de l’isolement. En effet, la personne demandeuse peut rester longtemps isolée avec ses difficultés, parfois durant des années, et la rencontre de toutes ces personnes lui fait découvrir que d’autres ont vécu des choses très proches de ce qu’elle vit. Dès ces premiers échanges, elle peut éprouver le sentiment d’être moins désarmée, d’avoir enfin trouvé des « semblables », peut-être même des alliés, en tout cas de n’être plus seule.

La trêve et la sortie de l’isolement peuvent encore se compléter du plaisir de se sentir compris et respecté. Cette rencontre se déroule en effet dans un cadre convivial, chaleureux : on écoute la personne, on lui adresse des signes de reconnaissance. Cette considération est pour certains un encouragement fort à la libération de leur parole leur permettant d’emblée d’évacuer des tensions. La redécouverte du pouvoir de la parole, c’est aussi la redécouverte du pouvoir de s’exprimer et d’exister à nouveau.

Un autre intérêt à la rencontre réside dans le fait que ces personnes sont l’image vivante que « c’est possible ». C’est possible

  • de sortir de ces problèmes et de cette souffrance qui ont conduit à la rencontre avec l’association,
  • de vivre sans alcool, provisoirement ou définitivement[1],
  • d’accéder au bonheur.

Bien sûr, ces trois niveaux de possibilités sont étroitement entremêlés mais la personne peut commencer à percevoir, de manière sans doute encore indistincte, qu’il y a dans tout cela des raisons de croire en une nouvelle vie.

Tous ces intérêts découlant de la première rencontre peuvent être vécus comme autant de bénéfices par la personne demandeuse, qu’elle soit alcoolodépendante ou membre de l’un de ses entourages. Et, outre ces bénéfices communs, sa problématique propre peut aussi recevoir des réponses spécifiques.

Pour la personne alcoolodépendante, les signes de reconnaissance reçus lors de cette première rencontre ont sans doute un impact décisif, non seulement parce qu’ils l’aident à faire face aux jugements des autres mais aussi souvent au sien propre, parce que lorsqu’elle est parvenue au stade où les problèmes se sont installés, elle ne s’aime plus beaucoup en général. Ainsi, tout ce qui fait que la personne peut se dire à elle-même : « finalement, je ne suis peut-être pas si nulle que ça puisque l’on s’intéresse à moi ! » peut l’aider à s’éloigner du désamour d’elle-même et concourir à la reconquête de l’estime de soi. Il s’agit d’une condition primordiale « pour se mobiliser pour soi-même et aller plus loin ».

La démarche des entourages, quant à elle, est souvent motivée par le désir de comprendre ce qu’il se passe pour être en mesure d’agir, de faire quelque chose pour le dépendant. Elle est souvent teintée de la culpabilité de « n’avoir pas fait ce qu’il fallait », « mal fait » ou « pas assez fait », etc. La première rencontre peut commencer à atténuer la culpabilité et apporter des débuts de réponse : sur la survenue des contentieux, le déni et la mise en place de stratagèmes, l’inutilité souvent contreproductive des tentatives de « contrôles » de consommations, les décalages des perceptions (dans la vie courante comme sur le déroulement de la démarche), etc. Cela peut conduire à amorcer une amélioration des relations interpersonnelles, en particulier une meilleure qualité dans la communication et/ou dans l’apaisement des conflits.

Sans doute que le plus grand bénéfice initial pour les co-dépendants à ce stade est de commencer à percevoir que c’est par la prise en compte de leur propre souffrance, de manière spécifique, que les choses peuvent évoluer. Il s’agira alors de ne plus s’évertuer à vouloir modifier directement et coûte que coûte le comportement d’autrui, aussi néfaste soit-il. Les échecs inhérents à ce type d’attitude ne peuvent en effet qu’engendrer un surcroît de déception, de découragement, de souffrance. Il sera au contraire question de se mettre à agir sur ce qu’il est réalistement possible de faire pour soi-même.


[1] Cela ne préjuge pas du choix ultérieur de la personne demandeuse mais se présente simplement comme des « éventualités réalisables » dont témoignent les accueillants.

CHAPITRE 5: Les phénomènes d’alcoolisation

Questions de représentations

Dès le premier livre de la série « Par-delà les alcoolismes… », j’utilise les termes « d’alcoolisme » et de « personne alcoolique » de manière très fréquente, y compris dans l’intitulé « La Trajectoire du Vécu de la Personne Alcoolique ». Je me suis en fait conformé, par commodité, au langage courant qui désigne une réalité problématique que tout le monde a rencontré de près ou de loin. Pourtant, au travers de ce qui ressort de ce livre et des précédents, l’insuffisance de ces notions transparaît avec évidence : elles ne sont pas vraiment définies clairement et posent de nombreuses questions dont nous avons esquissé quelques bases.

Ainsi, la question introductive du livre 1 D’un verre à l’Autre, « Qu’est-ce qu’une personne alcoolique ? » en comporte en fait beaucoup d’autres.

  • – A quel moment peut-on parler d’alcoolisme ? Est-ce quand des désordres émergent ou en amont de ces désordres ? Est-ce quand les désordres surviennent chez la personne ou dans ses entourages ?
  • – Quelle en est la nature et jusqu’où sont-ils socialement admissibles ? Qui juge de tout cela ?
  • – L’alcoolisme ne commence-t-il pas avant la survenue des méfaits ? Mais alors quel critère le détermine, quel événement, quelle réalité ? Est-ce « décelable » ? Quel est le statut de l’ivresse au regard de l’alcoolisme ? Est-ce que les quantités d’alcool ingérées sont un critère adapté nonobstant l’inégalité des capacités métaboliques ?
  • – Évoquer une « dépendance » est-il plus explicite ? La notion de dépendance[1] elle-même ne présume-t-elle pas d’une problématique inhérente à la condition de l’être vivant. Par contre, la « dépendance à l’alcool » pose problème puisqu’il s’agit d’un produit toxique mais la question est alors « à quel moment devient-on dépendant à l’alcool ? », l’usage régulier de ce produit relevant d’une « acquisition ».
  • – Est-ce qu’introduire la distinction entre « dépendance psychique » et « dépendance physique » ne complique pas les choses en ne faisant que diviser la question en deux autres sans répondre véritablement, ni à l’une ni à l’autre ? On ne peut non plus concevoir un passage instantané d’un « état de non-dépendance » à un « état de dépendance », même en évoquant l’apparition du syndrome de sevrage pour la « dépendance physique », qui ne peut être que progressive. Il faut donc se résoudre à voir la dépendance comme un processus continu supposant différents stades. Autrement dit, on ne peut utiliser cette notion que pour décrire une évolution et non pour définir une entité stable.

De même, qualifier l’alcoolisme de maladie nous semble problématique même si cette qualification présente différents avantages en particulier celui de s’extraire du terrain moralisateur et de contribuer à la déculpabilisation. Elle ne retient en effet que d’idée de dommages vécus par la personne en les limitant même parfois aux seuls désordres sanitaires.

Et avant d’être cataloguée « personne alcoolique » ou diagnostiquée « malade alcoolique », quel statut avait la personne dans sa relation au produit ? Question corollaire qui se pose à tous : qu’est-ce qui fait qu’un jour, on sera peut-être l’une ou l’autre ?

Toutes ces questions – et bien d’autres sans doute – montrent que les façons d’appréhender l’alcoolisme, la personne alcoolique et tous les types de relation à l’alcool ont des contenus approximatifs et des contours flous et mouvants. Elles sont aussi généralement très subjectives et tributaires, entre autres, du statut de leurs auteurs vis-à-vis de ces problématiques et, bien sûr, de la nature de la relation qu’eux-mêmes entretiennent ou non avec le produit. Pour s’affranchir au mieux de tous ces travers et s’efforcer de ne rien laisser de côté, il nous semble plus réaliste de parler de phénomènes d’alcoolisation (au sens premier d’ingestion d’une quantité quelconque d’alcool) en général, sans préjuger de leur caractère pathologique ou non. Un tel cadre nous semble le plus à même d’aborder et de rendre compte de la multiplicité des situations rencontrées tout en évitant de s’emprisonner dans des a priori trompeurs ou des généralités pseudo-consensuelles.

D’abord, comment le discours ambiant répond-t-il à ces questions ? On peut en retracer les caractéristiques principales en reprenant les différents éléments que nous avons relevés précédemment, ici ou là.


[1] La notion de dépendance a disparu du DSM5.

CHAPITRE 6: … Les Uns – les Autres…


Idiosyncrasies et stratégies

Au cours de la Relation d’Aide, les échanges s’amorcent donc naturellement à partir des événements du quotidien et font apparaître de temps à autre comment les personnes y font face. Ce sont ainsi des bribes d’elles-mêmes qui émergent avec plus ou moins de netteté. Elles sont les parties visibles de ce tout cohérent si singulier à chacun, qui se révèle dans la confrontation permanente à la réalité mouvante du monde et que j’appelle donc idiosyncrasie[1].

De manière générale, pour tout être humain, l’idiosyncrasie intègre l’ensemble de ses caractéristiques propres dans sa globalité bio-psycho-sociologique. Schématiquement, on peut dire que ce sont toutes ses particularités physiques et physiologiques, ses capacités sensitives, ses émotions et sentiments, ses dispositions cognitives, ses relations à autrui, etc… Ce sont aussi ses besoins et désirs, ses aspirations, toutes ses expériences et son histoire, sa perception de lui-même, ses valeurs, etc. On le voit, la grande richesse de ce concept ne peut qu’être propre à chacun et lui confère son identité, valeureuse du fait de son unicité. Sa grande complexité et son étendue rendent son abord difficile, notamment dans les contextes d’addiction qui le brouillent plus encore.

Cependant, il me semble suggérer une donnée intéressante : dans la réalité mouvante qui nous emporte sans cesse, notre idiosyncrasie s’exprime toujours à partir de l’écart persistant entre deux états successifs « ce que je suis » et « ce qu’il me faut être » d’un moment à l’autre et dans telle ou telle situation. Le mouvement permanent du réel tend sans cesse à augmenter cet écart tandis que l’idiosyncrasie, à l’inverse, tend à le réduire. Sur le plan physiologique par exemple, l’idiosyncrasie se traduit par l’homéostasie qui permet à l’organisme de maintenir toutes ses constantes internes malgré les changements extérieurs et intérieurs. Sur le plan sociologique, c’est tout un ensemble de comportements et de règles apprises qui permettent l’adaptation aux différents groupes sociaux, à leurs règles et à leurs fonctionnements et, de manière générale, à la vie en société dans tous ses aspects.

A ces exemples nous pourrions en ajouter bien d’autres dans toute notre globalité bio-psycho-sociologique et, pour la plupart d’entre eux, nous ne percevons pas l’existence d’écarts entre « ce que nous sommes » et « ce qu’il nous faut être », sur tel ou tel plan. Pour le premier de mes deux exemples, c’est parce que ces écarts relèvent de processus inconscients, insensibles et habituels, avec les fonctions métaboliques de l’organisme ou, pour le second, parce qu’ils sont bien ancrés en nous depuis longtemps avec les codes sociaux. C’est aussi parce qu’ils peuvent varier dans une fourchette de tolérance et ne nous mettent pas en péril dans « ce que nous sommes » et ne nous alertent donc pas. Il s’agit d’une sorte de « plage de sécurité » qui peut être comprise entre des bornes, objectives – comme des valeurs métaboliques sur le plan physiologique[2] – ou répondre à certains critères beaucoup plus subjectifs – comme la « normalité » ou le « droit chemin » sur le plan social ou moral -. Ce n’est que lorsque l’écart ou les écarts sortent de cette plage qu’ils parviennent pleinement dans le champ de notre conscience.

Je l’appelle écart existentiel dans la suite, compte tenu de sa permanence et de sa puissance matricielle : il impose en effet à l’idiosyncrasie de le réduire le plus possible afin de rester dans la « plage de sécurité ». Sur le plan de la vie en société, cette nécessité se traduira par la mise en œuvre de stratégies – inconsciente ou consciente – qui s’applique depuis toujours puisque notre ontogenèse, c’est-à-dire la construction de notre idiosyncrasie, consistait déjà à réduire l’écart existentiel, sans discontinuer. Pour nous protéger, nous instruire ou nous socialiser, les « géants » d’antan qui encadraient nos vies d’enfants s’efforçaient de réduire les écarts par leurs avertissements, leurs recommandations et leurs injonctions. Tandis que de notre côté, petits êtres fragiles, nous devions suivre du mieux possible, de gré ou de force, ces grands et petits chemins qu’ils nous balisaient (y compris avec quelques ornières, ils n’étaient pas des dieux infaillibles !) puisque tout dépendait d’eux, notre survie en premier lieu.

Si l’individuation et l’autonomisation nous ont peu à peu détaché des « géants », le processus ne s’est pas arrêté pour autant et, dans nos vies d’adultes, c’est nous qui sommes maintenant les auteurs de multiples stratégies de réduction de l’écart existentiel, sous quelque forme qu’il se présente. On peut les appeler éducations, apprentissages ou adaptations. La dynamique est finalement bien « huilée » : dans une situation donnée, notre idiosyncrasie produit des stratégies qui, une fois éprouvées, l’alimentent à leur tour. La « nouvelle » idiosyncrasie se trouve ainsi enrichie en permanence pour bâtir de nouvelles stratégies dans toutes les situations rencontrées. La stratégie sera reproduite quasiment à l’identique si une situation similaire a déjà été vécue (répétition) ou donnera lieu à innovation si la nouvelle situation est inédite.

L’idiosyncrasie produit ainsi toutes sortes de stratégies dans une gamme infinie qui s’étend des comportements réflexes jusqu’à des projets très élaborés dans le long terme. Comme il ne peut jamais y avoir de « coïncidence » totale entre les deux états successifs, quelle que soit l’échelle de temps considérée, le processus est constamment à l’œuvre et l’idiosyncrasie forme une entité en mutation continue portée à la réduction de l’écart existentiel.


[1]Le Larousse la définit comme « manière d’être particulière à chaque individu, qui l’amène à avoir des réactions, des comportements qui lui sont propres » (Le Petit Larousse Illustré, édition 2013).

[2] En fait, les rythmes biologiques font varier sans arrêt les valeurs de ses bornes mais elles-mêmes s’inscrivent dans des limites. La chronobiologie nous apprend aussi que ces rythmes sont de périodicités diverses, se produisent à tous les niveaux d’organisation et concernent tout le vivant.

  • Doute et vulnérabilité
  • La « révélation » du doute de soi chez la personne alcoolique
  • Idiosyncrasie et psychotropie
  • La prise en compte du doute de soi dans la Relation d’Aide
  • Les places d’Autrui

CHAPITRE 7: Un champ étendu pour l’addictologie

Fécondité du concept de psychotropie

Tout au long des livres de la série Par-delà les alcoolismes…, les intérêts du concept de psychotropie sont apparus sur plusieurs plans et il paraît opportun de les résumer maintenant pour porter le regard au-delà des seuls phénomènes d’alcoolisation. Il nous a d’abord permis de lever le voile sur de nombreuses incompréhensions et, partant, de mieux appréhender les propriétés que possède un produit comme l’alcool (Cf chapitre 8 « Méconnaissances et incompréhensions » du livre 1 D’un verre à l’Autre). Il vient compléter l’autre registre des propriétés de l’alcool, celui de sa toxicité.

Il met ainsi en évidence les rôles divers que peuvent jouer les effets psychotropes en réponse à la vulnérabilité[1] des personnes. Étant tous vulnérables – d’une manière ou d’une autre et à des degrés divers – ces rôles divers peuvent donner accès à la compréhension de la grande variété des relations qui s’établissent entre les personnes et l’alcool. C’était l’objet du point « Les paramètres de la relation au psychotrope alcool » (Cf chapitre 5 « Les phénomènes d’alcoolisation »).

Cette compréhension trouve une application particulièrement adaptée dans les actions de prévention comme nous l’avons vu au chapitre 2. Autrement dit le concept de psychotropie permet de ne cibler personne en particulier (et donc de ne pas stigmatiser) en s’adressant à tout public et de manière précoce. Dans cette approche, le rapport entre vulnérabilité et effets psychotropes – déterminant dans l’établissement (ou non) de la relation entre une personne et le produit -, peut avantageusement compléter le « traditionnel » chaînon causal « Quantités / Méfaits », subi et souvent tardif.  Ce qui conduit à l’enchaînement causal proposé au chapitre 5 : la vulnérabilité d’une personne trouve une réponse dans les effets psychotropes de l’alcool, maintenus au prix d’une augmentation des doses qui, du fait de la toxicité de ce produit, risque d’entraîner des méfaits divers.

Il donne aux personnes une vision plus globale de leur relation au produit alcool.

Plus largement, il leur permet de mieux se comprendre dans la grande diversité de leurs ressentis respectifs et des parcours de vie – le leur et celui d’autres personnes – qu’ils ont pu induire, y compris avant la survenue d’éventuels désordres.

Et lorsque ces désordres se présentent, ils doivent naturellement être pris en compte mais ne pas masquer ce qui les a précédé et généré. Ainsi, dans le court terme, ce schéma peut déjà être opérant à l’occasion d’alcoolisations ponctuelles (manifestations d’alcoolisation aigües) lorsque la recherche de psychotropie se traduit par des quantités importantes susceptibles de générer des méfaits. Dans le long cours, nous avons vu que la chaîne linéaire se refermait peu à peu sur elle-même en une boucle délétère[2], les méfaits alimentant alors la vulnérabilité de la personne… Ce qui la fait se tourner vers le psychotrope, accroissant encore sa vulnérabilité. Dans les deux configurations, c’est dans cette chaîne causale que se dégageront les moyens et pistes pour les traiter : parfois en agissant directement sur les quantités si cela est possible et suffisant, parfois en s’inscrivant dans le cadre d’actions d’accompagnement si leur nature et leur gravité l’exigent (Cf chapitre 3 « La relation d’aide »).

La compréhension s’est ainsi peu à peu détachée du produit alcool et de ses seules propriétés toxiques en s’ouvrant à l’autre registre de ses propriétés, la psychotropie. Elle résout ainsi l’énigme d’une motivation uniquement fondée sur la quantité de produit et s’extrait de l’immédiateté en lui donnant une dimension temporelle – et pour certains existentielle – bien plus importante. En particulier, l’image incompréhensible de « l’individu qui boit trop » s’est peu à peu estompée devant celle de la personne qui vit sa condition humaine « comme elle peut et avec ce qu’elle trouve sur son chemin ». Même si la stratégie psychotrope, après avoir tenu ses promesses, s’est finalement, inexorablement, retournée contre elle.

C’est bien le concept de psychotropie qui rend ainsi intelligible les parcours des personnes avec le produit alcool. Mais ce qui est vrai avec ce produit l’est également avec toute autre substance psychoactive et, du fait de leurs propriétés toxiques (même si elles sont diversifiées), la boucle peut se refermer de la même façon.

Sans ce concept, on ne parle que des méfaits qui sont parfois très différents des unes aux autres et on ne peut mettre clairement en évidence tout ce qu’elles ont en commun. La représentation alcoologique avec l’enchaînement en boucle V/EP/Q/M leur est alors complètement applicable et toutes les généralités et nuances qui viennent d’être dites leur sont applicables.

On peut dire alors que la notion de psychotropie constitue un intermédiaire conceptuel entre addiction à l’alcool et addictions à d’autres substances. Comme avec l’alcool, le concept de psychotropie et toutes ses implications doivent donc être pleinement intégrés dans la définition des addictions avec substance pour disposer d’une représentation satisfaisante de celles-ci.


[1] J’insiste à nouveau sur le fait que la vulnérabilité ne préjuge pas de l’existence ou non d’une pathologie.

[2] Point « La chaîne causale Vulnérabilité /…/ Méfaits » du chapitre 5.