Dernier extrait sur cette page: « Le drame des petits Weber « (1)
Résumé
Les représentations ambiantes de l’alcoolisme, l’orientation de l’attention quasi-exclusive, unidirectionnelle, vers les méfaits qu’il engendre comme les préoccupations pour les traiter, constituent un véritable tropisme. Ce phénomène – que j’appelle simplement « tropisme des méfaits » – trouve sa pleine expression dans-le mouvement antialcoolique qui se déroule durant toute la troisième République (1870-1940). C’est une période cruciale pour l’histoire de l’alcoologie et de l’addictologie que l’on peut parcourir sommairement en se replongeant directement dans les textes de l’époque.
Le but de cette plongée au cœur de l’antialcoolisme est de s’efforcer de sentir la puissance et l’omniprésence de ce tropisme des méfaits qui a pour nom alors « lutte antialcoolique ». A beaucoup d’égards les ressorts de cette lutte sont encore actifs de nos jours, quand ce n’est pas le contenu lui-même qui ressurgit de temps à autre en d’étonnantes reviviscences ! On y décèlera sans doute des pesanteurs qui semblent nous retenir dans le passé mais aussi des éclairages pour notre présent et notre futur.
Table des matières
INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : Naissance et installation de l’antialcoolisme
- Le mouvement général d’alcoolisation des populations
- Les débuts de l’antialcoolisme en France
- L’éclosion des organisations antialcoolistes
- Le premier congrès national contre l’alcoolisme
- L’antialcoolisme à l’école
- L’antialcoolisme parlementaire
- L’antialcoolisme à l’armée
CHAPITRE 2 : Une thématique de désastres
- Le produit alcool en question (1)
- Le produit alcool en question (2)
- L’avilissement de l’individu (1)
- L’avilissement de l’individu (2)
- La famille en danger
- Une société affaiblie
- Dégénérescence et décadence
CHAPITRE 3 : L’animation de l’antialcoolisme
- De la répression à l’éducation
- Les outils de la propagande
- La mobilisation des militants
- Valorisations antialcoolistes
- Projets et réalisations antialcoolistes
CHAPITRE 4 : La postérité de l’antialcoolisme
- Réception de l’antialcoolisme
- Un débat confus : tempérance ou abstinence ?
- L’entre-deux guerres : un déclin de l’antialcoolisme ?
- Deux voix fortes et un grand mutisme
- De l’antialcoolisme à l’alcoolisme-maladie
- Confortements du tropisme des méfaits
CHAPITRE 5 : Infusions antialcoolistes
- L’affaire de la céruse
- Le drame des petits Weber (1)
- La conscription mise en question
- La dégénérescence imaginée
- Les capacités d’allaitement
CONCLUSION
Extraits
CHAPITRE 1 : Naissance et installation de l’antialcoolisme
Le mouvement général d’alcoolisation des populations
Les débuts de l’antialcoolisme en France
L’éclosion des organisations antialcoolistes
Le premier congrès national contre l’alcoolisme
Le congrès national contre l’alcoolisme d’octobre 1903 constitue sans doute le point d’orgue de la vitalité antialcooliste en France.
Il s’inscrit en continuité du septième « congrès international contre l’abus des boissons alcooliques » qui avait eu lieu en 1899 sur le sol français, sous la présidence du renommé Docteur Legrain (le fondateur de l’Union Française Antialcoolique). C’est donc le premier congrès national et il sera présidé par Jean-Casimir-Périer en personne, l’ancien Président de la République. On y rencontrera une vingtaine de membres d’honneur, personnalités de l’époque, dont le Général Galliéni, le député Paul Deschanel (le futur Président de la République de l’année 1920), le Docteur Lancereaux, président de l’académie de médecine, le Professeur Brouardel, des ministres en exercice, d’anciens ministres, etc. Le Docteur Legrain sera le grand absent, en raison de sa santé défaillante[1] à ce moment.
Le nombre de congressistes est lui-même une indication du haut niveau de mobilisation : ils sont de 500 à 700[2] venus de tous les coins de la France. Ils sont: médecins, hommes politiques, représentants du clergé (catholique et protestant), de la magistrature, de l’enseignement, de l’armée, etc.
Il ne faudra pas moins de quatre jours, bien chargés, aux congressistes pour échanger sur toutes les questions. Néanmoins, une centaine d’entre eux pourra profiter d’une « excursion » organisée le soir du troisième jour. Elle consistera en la visite d’un Restaurant de tempérance (établissement de l’Étoile Bleue), d’une Maison hospitalière pour les ouvriers sans asile et sans travail et de la première maison de relèvement des buveurs pauvres en France appelée « La Ruche » qui dispose d’un jardin potager « un des éléments de cure pour les alcooliques » est-il précisé. Ces deux établissements sont œuvres du Pasteur Robin qui accueille la délégation à « La Ruche ».
L’orientation du congrès est avant tout tactique comme l’annonce Emile Cheysson, le Président de la Ligue Nationale Contre l’Alcoolisme (LNCA), dans son discours d’introduction : « Aujourd’hui, il ne s’agit plus de démontrer le danger, mais de le combattre. Aussi, depuis quelques années, la phase scientifique fait-elle place à l’action »[3]
L’épais rapport qu’il rédige avec Frédéric Riémain, le Secrétaire de la LNCA, compte près de 800 pages. La première partie, « L’enquête », a pour objet de bâtir un état des lieux à la fois de l’alcoolisme et de la lutte contre l’alcoolisme. La deuxième partie, « Plan de campagne », est de loin la plus importante en occupant plus de la moitié du rapport. Elle complète la première partie pour s’orienter clairement vers les actions qu’il conviendrait d’entreprendre. Celles-ci sont classées en deux grandes familles : l’ « Action publique » et l’ « Action privée ». La troisième partie « Compte rendu des séances » reprend l’ensemble des thèmes abordés et dégage les rôles respectifs que peuvent jouer les différents acteurs en concluant par la formulation de « vœux ».
Sur tous les grands sujets, de nombreux débats vont pouvoir avoir lieu et se solderont tous par des accords. Il en va ainsi de la soixantaine de vœux qui sont adoptés à l’unanimité, qu’ils se rapportent à l’action publique ou à l’action privée. Les divergences doctrinales s’effacent devant la force de l’aspiration antialcoolique commune. L’accord paraît également total pour la constitution d’une fédération regroupant toutes les sociétés antialcooliques : chaque président de société donne à la tribune son assentiment individuel à ce projet, sous les applaudissements nourris de l’assistance.
Cette belle unanimité s’est construite autour de la perception partagée du fléau de l’alcoolisme, de tous les malheurs qu’il porte. Cette perception est la condition sine qua non, indiscutable, du combat à mener que ne doit pas masquer la mise en œuvre des modalités, priorité affichée du congrès. Toute la thématique antialcoolique est bien là, reprise par les différents orateurs tout au long de ces 4 journées et maintenant « stabilisée ». Elle formera un vaste programme pour plusieurs années auquel le nombre comme la qualité des intervenants pourront donner un grand retentissement. Elle sera reprise et précisée dans le congrès suivant[4]. Je reprends plus en détail cette thématique au chapitre suivant.
[1] E Cheysson précise, en début de congrès, qu’il s’agit de la fièvre typhoïde et, à la fin, « que toute inquiétude est désormais dissipée ». Il s’agit en fait de la présentation « officielle » qui masque un désaccord en cours (appelé plus tard « schisme Legrain »). Son épouse Maria Legrain est bien présente en qualité de Présidente de l’Union Française des Femmes pour la Tempérance et elle interviendra sur 3 sujets (« Les restaurants de tempérance », « La maison de cure pour buveurs » et « Le traitement des Buveurs »). Monsieur Legrain Père est également présent pour participer à « L’exposition antialcoolique » avec une œuvre de sa création.
[2] La liste des inscrits compte 662 noms à laquelle s’ajoute une cinquantaine de représentants d’associations diverses.
[3] Préface du rapport, page V.
[4] Le 2ième Congrès national antialcoolique aura lieu à Lyon les 28-31 mai 1908. Les sujets abordés ont « pour but l’étude des moyens pratiques pour lutter contre l’alcoolisme : utilisation industrielle de l’alcool, propagande antialcoolique, dans le monde commercial et industriel, dans l’armée et dans l’enseignement » rapporte H. MARTIN dans le journal LSDLF « Congrès antialcoolique de Lyon, 28-31 mai 1908 » 08/1908 p5-11 et 09/1908 p4-11.
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CHAPITRE 2 : Une thématique de désastres
Le produit alcool en question
(1)
Le tropisme des méfaits que porte l’antialcoolisme de la IIIe République trouve sans doute son origine chronologique et conceptuelle dans la notion d’alcool-poison énoncée dans la définition de alcoholismus cronicus que donne Magnus Huss (1807-1890), où le mot alcoolisme apparaît pour la première fois : « L’alcoolisme chronique consiste en un processus d’empoisonnement chronique tant par l’effet de l’alcool direct du sang que par la modification de la composition du sang. Ainsi, par la présence d’une substance étrangère d’un côté, et par la modification du rapport des composants normaux du sang d’un autre côté, l’empoisonnement agit sur le système nerveux, d’abord excité, bientôt affaibli, grâce à quoi les symptômes décrits se déclarent, s’associent et se complètent.« [1] A l’époque, Magnus Huss établit l’existence d’un lien manifeste entre l’absorption importante d’eau-de-vie et les affections qu’il observe sur ses patients. C’est donc par l’action néfaste du produit sur le corps que le concept d’alcoolisme fait son apparition et la relation « quantités / toxicité » est déjà énoncée sans équivoque, dès cette origine.
Avec cette définition, le cadre est posé, c’est le terrain médical et toxicologique et donc, par « construction », on ne pourra parler que de problèmes de santé en établissant des diagnostics fonctionnels. Ce qui peut les provoquer en amont, autrement dit tout ce qui conduit aux grandes quantités ingérées – les diagnostics étiologiques – ne sont pas abordés. Toute la suite de travaux médicaux, qui nourrissent la nosographie dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, confirme ce positionnement habituel de la médecine.
L’antialcoolisme s’inscrit tout naturellement dans la thématique de l’alcool-poison et défend d’abord l’idée que l’alcool n’est pas un aliment en utilisant en particulier les travaux du chimiste américain Atwater. Cependant, la thèse de l’alcool-aliment sera soutenue par Émile Duclaux à partir de la même référence aux travaux de Atwater. Ce qui amènera ce dernier à faire une mise au point pour rétablir une interprétation correcte de ses conclusions : « Monsieur Duclaux est un grand savant et j’ai, pour lui, beaucoup de respect et je ne voudrais point l’attaquer mais je suis bien obligé de constater qu’il m’a fait dire des choses que je n’ai point dites » [2]. La délicatesse du démenti n’empêchera pas la controverse de prendre de l’ampleur comme l’indique les propos du docteur Legrain : « je ne sais si ce savant est épris de réclame. En tout cas, il a réussi grandement à mettre son nom dans toutes les bouches. Il s’étale même sur les murs, dans les annonces, et l’armée des mastroquets[3], n’a qu’un Dieu : M. Duclaux. C’est une gloire comme une autre »[4]. Elle retentira jusque dans l’amphithéâtre de la Faculté de Médecine lors du 1er congrès national antialcoolique de 1903[5]. Elle réapparaitra fréquemment dans la littérature de ce début de siècle et l’on en trouve encore des formes atténuées de nos jours.
Pour étayer la thèse de l’alcool-poison, on aura recours aux expériences animales comme celles que nous avons évoquées sur les hannetons ou les cobayes présentées dans le cadre scolaire, ce qui pouvait parfois indisposer les enfants (Cf. chapitre précédent, « L’antialcoolisme à l’école »). En voici une autre qui n’y avait manifestement pas sa place non plus, résumée par un auteur inconnu : « Quelques gouttes d’essence d’absinthe injectées à un chien déterminent des accidents nerveux désordonnés, puis des accès de férocité tels, qu’il faut souvent le tuer à coups de revolver »[6] ! Les conférences du docteur Laborde s’appuyaient beaucoup sur ces expériences animales comme en atteste la présentation faite au premier congrès national[7].
En règle générale, il ne saurait être question pour les antialcoolistes de reconnaître une quelconque qualité au produit alcool et, dans cette optique, ils vont s’élever contre diverses croyances erronées. Ainsi, ils énonceront donc sans équivoque que l’alcool n’est pas un aliment, mais également qu’il ne donne pas de forces, qu’il n’apporte pas de calories, qu’il ne réchauffe pas, etc. On se réfère à des faits observés dans diverses activités humaines pour convaincre par des illustrations concrètes. On rapporte par exemple que la performance sportive ou le volume de travail accompli sont bien moindres avec l’alcool que sans lui.
Puis, au-delà de l’idée que l’alcool n’apporte rien de bénéfique à l’homme, l’antialcoolisme s’efforce au contraire de montrer qu’il ne peut apporter que de graves inconvénients. On évoque alors les dangers de l’absinthe-poison et des « mauvais alcools », mais aussi ceux des alcools frelatés.
Avec le combat pour l’interdiction de l’absinthe, la fameuse « fée verte », l’antialcoolisme enfourche un cheval de bataille pour plusieurs années[8]. Il s’efforce de montrer que, outre l’alcool, l’analyse révèle que ses composants principaux (notamment l’absinthe elle-même, mais aussi l’angélique, le fenouil, la thuyone et l’hysope pour les principaux) sont toxiques à des degrés divers.
On énumère aussi les dégâts que l’absinthe a provoqué parmi les artistes en mettant à contribution des écrivains, comme Georges d’Esparbès : « C’est vers ce cabaret des Muses [« Le Chat Noir »], de toutes les Muses, que la jeunesse artistique de Montparnasse et du Quartier latin émigra un soir de mai 1882. J’étais de l’exode. J’avais 18 ans…. Où sont les artistes de ce cénacle enchanté, tout sonore de rimes et de violoncelles ? Mort, Salis le cabaretier. Mort, le candide et méfiant Verlaine. Mort, l’élégiaque et funèbre Rollinard. Mort, Charles Cros, aux cheveux d’Hindou. Mort, Émile Goudeau et sa folle fanfare de paradoxes. Mort, Charles de Sivry ; les fées jouent maintenant ses œuvres. Mort, Fernand Icres et ses venins et son accent montagnard. Mort, Trézenick. Mort, Tinchant. Mort, Herbert. Oh ! Funèbre absinthe ! Les gentilles âmes qui gravissaient la butte, ce soir de mai de ma jeunesse, l’ont aussitôt redescendue, couchées sur leurs ailes brisées »[9]
(…)
[1] Cité par BERNARD Henri. « Alcoolisme et antialcoolisme en France au XIXe siècle : autour de Magnus Huss ». In : Histoire, économie et société. 1984, 3e année, n°4 p.619 – Persée.
[2], Docteur BOURRILLON « L’alcool-aliment. Comment s’établit une légende, comment elle est renversée par le principal intéressé » journalLSDLF 09/1905. p.260.
[3] Mastroquet : le tenancier de cabaret, le marchand de vin.
[4] Dr LEGRAIN « L’affaire Duclaux » journal La Source 01-03/1903 p.2.
[5] Il faut dire que la polémique n’est pas anodine: Émile DUCLAUX (1840-1904) est alors un savant reconnu et considéré: il devient directeur de l’Institut Pasteur à la mort de celui-ci (1895), professeur à la Faculté des Sciences de Paris et à l’Institut Agronomique, membre de l’Académie des Sciences et de l’Académie de Médecine; son renom dépasse d’ailleurs le cadre scientifique: il est l’un des fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme et on le trouve très impliqué dans l’affaire Dreyfus où il prend le parti de celui-ci. Bref, son autorité intellectuelle et morale est alors indiscutable et la vigoureuse levée de boucliers des antialcoolistes lorsqu’il défend la thèse de l’alcool-aliment nous donne une idée de l’âpreté des débats. Cf. DUCLERT Vincent. « Emile Duclaux, le savant et l’intellectuel ». In: Mil neuf cent, n°11, 1993. pp.21-26.- Persée.
[6] « Les apéritifs… de la tombe » journal LSDLF 09-10/1904 p.93.
[7] CHEYSSON Emile, RIEMAIN Frédéric « Premier congrès national contre l’alcoolisme. Compte rendu général » Asselin et Houzeau Editeurs . Paris 1904 p403 (Intervention de LABORDE).
[8] En particulier la grande campagne de pétitions lancée par la Ligue Nationale Contre l’Alcoolisme (LNCA) en 1906. Les noms illustres (dont (Casimir-Périer) des premiers signataires figurent dans L’Etoile Bleue de janvier 1906 (premier numéro qui remplace L’alcool).
[9] D’ESPARBES Georges « Le démon de l’absinthe » Journal LSDLF 02/1907 p. 3-4.
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Le produit alcool en question
(2)
Pour ne laisser planer aucun doute sur la dangerosité de l’absinthe, plusieurs auteurs rapportent même des cas « d’intoxication absinthique par inhalation ». Le Docteur F. Boissier relate ainsi l’intoxication de la famille entière d’un distillateur dont l’habitation est située à proximité de la fabrique[1]. A la fin de cet article, la rédaction du journal La Santé de la Famille conforte « ce cas très curieux » en citant aussi le cas d’un tonnelier, pensionnaire à Ville-Evrard[2], victime de cette intoxication et affirme que « les voies respiratoires sont une porte d’entrée fréquente de l’alcoolisme chez les professionnels des vins et spiritueux comme chez les piliers d’estaminet ou de cabaret« !
Le combat contre l’absinthe durera jusqu’à son interdiction en janvier 1915 et nombreux sont les antialcoolistes qui souhaiteraient voir tous les autres alcools également interdits. Mais, quand on dit « alcools », il s’agit à l’époque des alcools industriels obtenus par distillation en les opposant aux boissons obtenues par fermentation – bière, cidre et surtout vin – considérées, elles, comme boissons salubres, hygiéniques. Et puis, elles sont surtout produites sur le territoire national et le lobby des producteurs est très puissant. Il apparaît plus aisé et plus recevable de se battre contre les alcools, produits de la distillation… Et « ça tombe bien », les schnaps, aquavit, vodka, whisky, etc. ne sont pas produits en France !… Ce sont donc les « mauvais alcools ». Notons au passage l’appel au sentiment patriotique dans cette démarche. A cette époque, il a une telle légitimité et pas seulement en France – y compris sous les formes plus radicales du nationalisme et même de la xénophobie – que l’antialcoolisme y recourra en de multiples circonstances.
En outre, pour bien porter les coups contre les alcools, l’antialcoolisme prévient qu’ils sont souvent mal distillés ou frelatés (on ajoute des poisons au poison) et ne manque pas de qualifier les débiteurs de criminels. Quelle que soit la réalité de ces fraudes à la qualité, l’objectif est clair : il faut tout faire pour détourner des alcools, y compris en utilisant la peur…
Ainsi, le discours antialcoolique n’hésitera pas à utiliser le ressort de la peur ou encore celui de la répulsion, du dégoût, comme en témoigne un article publié dans Le Globe (rapporté dans LSDLF d’octobre 1905 sous le titre évocateur « l’alcool fécal« ). Il s’agit de l’arrestation d’un escroc qui prétendait avoir découvert une méthode de fabrication de l’alcool à partir de la distillation de matières fécales ! Ce fait divers, digne des Pieds-Nickelés (un an avant leur naissance sous le crayon de Forton), ne méritait sans doute pas plus que quelques lignes, mais le fait qu’un journal en explique les détails et qu’un autre le reprenne en dit long sur la volonté de disqualifier l’alcool « en faisant feu de tout bois ». D’ailleurs le Docteur Legrain lui-même n’avait-il pas déjà qualifié l’alcool de « résidu infâme », d’ « excrément du jus de fruit »[3] ?… Et c’est encore le secrétaire général de la Société Antialcoolique des Agents de Chemin de fer (SAACF) qui cite en janvier 1909 un article d’un « grand quotidien ». Il y est à nouveau question de la création récente d’une usine à Pantin dont le but est de produire de l’alcool fécal avec la description de tout le procédé. S’adressant au lecteur antialcooliste, le secrétaire pense que cet article « ne fera qu’accentuer votre dégoût de l’alcool et sera d’une utilité incontestable pour votre propagande »[4].
[Voir aussi « L’alcool, produit résiduaire », La Prospérité avril 1903 p. 394]
Tout est bon pour tenir à distance le dangereux alcool !…
Les autres boissons alcoolisées, dites salubres parce qu’issues de la fermentation (vins, bières, cidres, etc..) ne sont pas pour autant épargnées, même si le discours antialcooliste est souvent ambigu sur la question. En effet, le patriotisme omniprésent des antialcoolistes, que nous venons d’évoquer, les incite à ménager la production française et, par conséquent, à ménager aussi les « ennemis producteurs » français. On sortira de la contradiction en établissant une différenciation bien opportune entre l’usage et l’abus et, ce faisant, en renvoyant les « abuseurs » (que l’on range évidemment tous dans la population des alcooliques) à leur irresponsabilité, attitude qui épouse bien l’air si moralisateur de ce temps ! (… Et un peu du nôtre aussi d’ailleurs, Cf. D’un verre à l’Autre[5]). Il en résulte la partition suivante : d’un côté, les alcools, – apéritifs, spiritueux et absinthe – qui sont à proscrire totalement ; d’un autre côté les vins, la bière, les cidres qui sont « tolérés avec modération »[6]. Et dans cette deuxième catégorie, il est parfois apporté d’autres nuances : « je passe sous silence la bière, le cidre, liquides d’un usage moins fréquent que le vin, et qui sont moins nuisibles« [7].
La différenciation « usage / abus » – qui résume les problématiques à de simples questions de quantité d’alcool qu’il convient de « savoir gérer » – a eu de beaux jours devant elle puisqu’elle est parvenue jusqu’à nos jours, sous des formes diverses, et ne semble pas prête à fléchir…
Mais en général, le discours antialcoolique ne s’embarrasse pas de l’éventail des nuances entre usage et abus[8]. On parle simplement d’alcoolisme en y mettant des réalités très hétérogènes dont le seul point commun est d’être toutes conséquences d’alcoolisations, ponctuelles ou durables, dès lors qu’elles posent problème, d’une manière ou d’une autre. Vouloir faire face à toutes ces alcoolisations problématiques suffit pour se ranger sous la bannière de la lutte antialcoolique.
Dans cette lutte dont nous venons d’amorcer la description, il est question de détourner les gens de l’alcool et pour cela on vient apporter de la connaissance. C’est le cas avec la thèse, âprement attaquée, de l’alcool-aliment, ou avec les démonstrations argumentées sur les croyances erronées de pseudo propriétés de l’alcool. Avec les composés toxiques de la liqueur d’absinthe ou avec les alcools mal distillés ou réellement frelatés, le discours antialcoolique apporte aussi de la connaissance mais veut faire naître la peur du produit et même la répulsion dans le cas de « l’alcool fécal« . Avec le « bobard » de « l’intoxication absinthique par inhalation« [9], c’est une autre marche qui est franchie pour détourner, coûte que coûte du dangereux poison. Il n’y a pas forcément de mauvaise foi mais on voudrait tellement éloigner les gens des dangers de l’alcool que le sens critique élémentaire s’efface devant le désir de convaincre… et cela conduit à une véritable escalade. Ce phénomène d’escalade apparaît déjà nettement dans cette partie du discours antialcooliste qui porte sur le produit lui-même, mais il est également présent dans tous les sujets que nous évoquons ci-après – l’individu, la famille, la société, la civilisation – et cela donnera parfois lieu à de remarquables outrances (Chapitre 5 « Infusions antialcoolistes »).
[1] Docteur F. BOISSIER « Intoxication absinthique d’une famille d’abstinents, par inhalation » Journal LSDLF 11-12/1904 p. 123.
[2] Ville-Evrard: Établissement dans lequel exerçait le célèbre Docteur LEGRAIN
[3] Cité par BERNARD Henri. Alcoolisme et antialcoolisme en France au XIXe siècle : autour de Magnus Huss. In Histoire économie et société. 1984 , 3e année, n°4. Pp. 609-628.
[4] DAUMONT Albert « Alcool fécal » Journal LSDLF 01/1909 p. 11.
[5] Chapitre 4 « Persistances de la vision quantités / méfaits » le point « Des alcooliers responsables ? »
[6] « Nous voulons seulement que l’on apporte une sage mesure dans l’absorption du vin et de la bière et que l’on s’abstienne habituellement des apéritifs et de l’alcool. Mais comment ne serions-nous pas violemment indignés en parlant au cœur de ce midi producteur de notre vin de France, qui délaisse le produit de son sol, pour se noyer sous un flot débordant d’absinthe ». Docteur Bourrillon, discours au XVIIIe Congrès Fédéral des Sociétés Coopératives à Alais en avril 1906 Journal LSDLF 07/1906, p. 8. Le Docteur Bourrillon est l’un des conférenciers du Congrès antialcoolique d’Octobre 1903 et le Président du Comité de Rédaction du journal La Santé de la Famille (journal LSDLF) » pendant une vingtaine d’années.
[7] Docteur THEBAULT « Un intéressant discours » journal LSDLF 09/1906 p. 9.
[8] Le courant le plus radical de l’antialcoolisme se range derrière le Docteur Legrain pour qui l’alcool doit être purement et simplement proscrit.
[9] La fiche solvants « Les alcools » de l’INRS énonce : « l’inhalation de vapeurs d’éthanol ne semble pas entraîner d’effets graves pour la santé, tout comme le passage transcutané qui peut être considéré comme négligeable ». INRS « Les alcools ED 4225 » 2ième édition – novembre 2009 -3000 ex. – ISBN 978-2-7389-1819-2. Il s’agit en l’occurrence d’inhalation involontaire, non pas d’une pratique émergeante délibérée qui, elle, accentue les dangers de l’ingestion classique (vaporisateur pour inhalation d’alcool dit Vaportini).
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L’avilissement de l’individu
(1)
Bien entendu, les acteurs de l’antialcoolisme savent que la seule dénonciation du produit alcool comme poison ne suffit pas pour susciter un véritable changement dans les comportements de consommation, malgré l’escalade verbale et les outrances. Ils vont donc s’employer à montrer les dommages causés par la consommation du poison alcool sur l’être humain. On y reconnaît bien sûr, la classification du Professeur Joffroy[1], cœur de la doctrine antialcooliste, avec les 3 catégories d’alcooliques : l’aliéné, le malade, le criminel. L’ensemble des problèmes posés par « les alcooliques » et que met en avant la presse antialcoolique reprend ces catégories dans une présentation où elles sont souvent entremêlées.
Le premier désordre comportemental aisément reconnu par le grand public est la manifestation aigüe courante de l’ivresse, et, lorsqu’elle est relatée dans la presse antialcoolique, c’est en général quand ses conséquences sont importantes, pour la personne elle-même et/ou les personnes présentes à proximité. Mais le sujet le plus fréquemment traité est sans doute le delirium tremens, sans doute parce que son côté « spectaculaire » est le plus à même de frapper les esprits… Et tant pis pour la rigueur journalistique si la confusion entre ces deux désordres comportementaux est parfois de mise, l’essentiel étant de montrer que l’alcool peut « rendre fou », d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs tous les travaux de la neuropsychiatrie de l’époque – qui décrit de nombreuses pathologies résultant de l’alcoolisme – sont autant de sources de nature à alimenter la thématique de l’aliénation mentale. Le consensus ne semble souffrir d’aucun doute : « L’alcoolisme, comme principal facteur étiologique de l’aliénation mentale, est un fait malheureusement trop acquis aujourd’hui » comme le déclare le Docteur Dupouy[2]).
Cette affirmation antialcooliste s’applique non seulement aux personnes qui s’alcoolisent mais aussi à leur descendance. Ce qui conduira parfois à la déduction « rapide » que si l’alcoolisation ou l’alcoolisme ne sont pas établis chez une personne considérée comme aliénée mentale, sa « tare » a toutes les chances de provenir du legs de ses parents alcooliques.
Dans le cas contraire d’une consommation d’alcool avérée, on peut avoir le même raccourci qui fait de l’alcool la cause de l’aliénation. En voici un exemple avec ce fait divers qui fit un mort et deux blessés. L’accusé est considéré comme atteint de « folie alcoolique » à partir de sa déclaration au juge : « J’étais très calme. Dans l’escalier sombre, j’aperçus des ombres blanches (sic). Elles m’attaquèrent et me rouèrent de coups. Affolé, je me sauvai, grimpai les étages 4 à 4, serré de près par mes ennemis. Arrivé au 6e étage, j’allais être rattrapé, une fenêtre s’ouvrait devant moi ; j’enjambai l’appui, je passais par une autre fenêtre, et, soudain, je me retrouvais en face des ombres blanches« . Avec un tel récit, il paraît bien délicat d’affirmer que c’est l’alcool et uniquement l’alcool qui est responsable du comportement de l’individu, d’autant que celui-ci est décrit comme quelqu’un « sur le compte duquel on avait obtenu de très bons renseignements » et qu’il n’avait seulement fait que « la tournée des grands ducs« [3] !
Les données recueillies dans le célèbre rapport au Sénat de 1887[4] par Nicolas Claude, Sénateur des Vosges, auxquelles s’ajoutent les travaux de la neuropsychiatrie de la fin du XIXème siècle, attestent de l’existence de l’aliénation mentale provoquée par l’alcool. Ils ne sont évidemment pas à mettre en cause mais sont manifestement outrepassés par les descriptions émanant de l’antialcoolisme qui, de plus, fait état d’un accroissement continu des cas d’aliénation mentale découlant de l’alcoolisme. Tout cela soulève l’inquiétude et Clémenceau lui-même souhaite mesurer l’ampleur réelle du problème en prescrivant une enquête « dans les divers établissements d’aliénés afin de déterminer le nombre exact des malades chez lesquels l’aliénation mentale a eu pour cause exclusive ou adjuvante l’intoxication alcoolique »[5].
Dans leur article « L’aliénation alcoolique en France (XIXe et 1ère moitié du XXe siècle » (1988), Claude Quétel et Jean-Yves Simon résument la situation de la manière suivante : « La montée inquiétante de l’aliénation alcoolique à la fin du XIXème et au début du XXème siècle traduit une double réalité : une croissance des internements pour violence alcoolique en relation avec l’imprégnation globale de la population et une inflation diagnostique dans un contexte nosographique et idéologique associant la théorie de la dégénérescence à la croisade antialcoolique » [6].
Dans les journaux antialcoolistes comme La Santé de la Famille, au travers de rubriques dédiées aux faits divers, on y trouve tout ce qui relève des « troubles de comportement », la criminalité et l’aliénation mentale, parfois nettement distinguées, parfois étroitement imbriquées. Que l’on invoque l’une ou l’autre, les articles rapportent essentiellement des agressions de personnes, généralement d’une grande violence. Elles sont parfois verbales ou morales mais ce ne sont alors que préludes à d’autres violences, physiques cette fois, coups et blessures souvent suivis de morts, suicides, agressions sexuelles.
Les adultes sont impliqués dans des rixes au cours desquelles le couteau est l’arme la plus utilisée. D’autres objets contondants tels le tranchet et même la hache font aussi leur apparition, ici ou là. Les bagarres au couteau ou même à l’arme à feu dans le cabaret ou à ses abords prennent parfois la tournure de batailles rangées : « Paris – dans un bar de la rue de Bièvre, deux bandes d’apaches s’étant querellées en vinrent aux mains. Les couteaux et les revolvers se mirent de la partie. Trois combattants furent relevés dans un triste état« [7].
Les querelles de voisinage ou les disputes conjugales figurent également en bonne place et les issues sont toujours dramatiques, tous les objets se trouvant à portée de main devenant alors de redoutables armes. La plus employée est la bouteille, soit comme arme de poing, soit comme projectile mais ce peut être aussi le marteau ou le tisonnier ou, plus modestement, la fourchette ou le parapluie, et les bris de mobilier ou de vaisselle ne sont que conséquences anodines au regard des blessures que s’infligent les protagonistes : yeux crevés ou arrachés, doigts amputés, poumons ou autres organes perforés, crânes fracassés, etc !
Sang, cris, douleurs, sanglots, mort, les tableaux noirs de la violence se déclinent sous toutes les variations. Le plus dramatique, le plus sordide, est atteint lorsqu’elle se porte sur les enfants : maltraitances diverses, enfermement, absence de nourriture, etc. L’enfant peut devenir lui-même projectile… avec les murs d’une pièce comme seuls remparts !
Ce sont parfois de jeunes adultes, « ivres morts », qui s’en prennent à leur propre père ou mère. Le suicide est aussi une issue fréquente par noyade, asphyxie, arme à feu, etc. souvent après l’accomplissement de quelque grave forfait.
Les paris stupides, les incendies, les accidents notamment du travail, etc. autres qu’agressions aux personnes sont aussi présentes dans les colonnes de la rubrique faits divers. Leur point commun est qu’ils se terminent toujours de façon tragique.
Sans mettre en doute l’existence de faits graves de cette nature, il apparaît néanmoins qu’au travers de ce bilan, la volonté de la rédaction de ces journaux est de sélectionner les faits qui suscitent le plus d’émotions : le plus grave, le plus sordide, le plus sanglant, le plus triste, le plus révoltant, etc. Pour cela, les différents narrateurs ne sont pas avares d’imagination et le fait divers est relaté dans toute son horreur et avec force détails pour bien l’illustrer. Commentaires à la suite d’un accident du travail : « Jamais je n’oublierai cette vision ! Ce pauvre garçon râlant sur la terre ! Cette expression d’épouvante dans ses yeux vitreux, et toute cette horrible agonie qui ne dura que quelques secondes, et me parut interminable ! … Au lieu du beau et solide gaillard qui travaillait de si bon cœur une heure avant, nous avions sous les yeux un cadavre affreusement broyé, souillé de vin, de boue et de sang ! (…) Le pauvre garçon supportait l’affreuse conséquence de sa faute« [8]. Ce « pauvre garçon » avait seulement été attiré, comme ses camarades, par un tonnelet de vin éventré lors d’un déraillement.
Ou encore cet autre extrait à l’occasion des obsèques d’un assassin et de sa victime qui ont lieu en même temps : « Devant la mort qui réunit la victime et l’assassin, devant ces deux cercueils, devant ces veuves, devant ces orphelins, qu’il me soit permis de faire remarquer combien nous avions raison lorsque nous disions que l’alcoolisme est un péril effrayant contre lequel tous doivent se prémunir puisque celui-là même qui ne boit pas d’alcool peut en devenir la victime« [9]. C’est « l’occasion », au passage, de mobiliser encore des forces antialcoolistes : tout le monde doit être concerné.
Généralement les alcooliques sont considérés malgré tout comme des victimes. Dans cet autre article, c’est un jeune étudiant fêtard, auteur d’un meurtre, qu’on baptise alcoolique sans doute en raison de son crime, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas s’il s’était contenté de rentrer « cuver » chez lui : « certes oui si ce jeune étudiant eut été instruit des dangers de l’alcoolisme si l’on avait su lui apprendre à s’abstenir de cet alcool maudit qui fait tant de victimes, peut-être n’aurait-on pas à déplorer une mort et le déshonneur d’une famille« . Ce fait divers, issu de l’actualité rennaise, est censé démontrer que l’information (l’instruction) aurait sans doute évité « une mort et le déshonneur d’une famille« [10].
[1] Cf. D’un verre à l’Autre Chapitre 2 « La construction médico -sociale », point « La classification du professeur Joffroy ».
JOFFROY Alix (1844-1908) : Psychiatre, élève de J.M. Charcot, membre de l’Académie nationale de médecine, secrétaire de la Société de Biologie, chevalier de la Légion d’Honneur, professeur de clinique psychiatrique.
[2] DUPOUY Roger « Causerie scientifique. Alcoolisme, crime et aliénation mentale » Journal LSDLF 02/1905 p. 158
[3] L. B. « La liberté de boire » Journal LSDLF 12/1906, p.15
[4] « Consommation de l’alcool en France » rapport de la commission d’enquête sénatoriale présidée par Nicolas Claude, remis au Sénat le 4 février 1887. Son importante annexe VIII (« Enquête sur l’aliénation mentale dans ses rapports avec l’alcoolisme ») recense en 180 pages les éléments provenant d’une quarantaine d’asiles publics d’aliénés sur les années 1861 à 1885 incluses.
[5] « L’alcoolisme et la folie », Journal La Voix du Peuple, cité par Journal LSDLF 09/1907, p 15.
[6] QUETEL Claude, SIMON Jean-Yves. « L’aliénation alcoolique en France (XIXe et 1ère moitié du XXe siècle » In : Histoire, économie et société. 1988, 7e année, n°4 p 530. Persée.
[7] « Echos de partout. Clientèle du Salon du pauvre » Journal LSDLF 06/1905 p. 223.
[8] GABRISSOU « Le déraillement du train 6064 (histoire vécue) » Journal LSDLF 02/1905 p. 150
[9] BEZOMBES Ch « Un crime de l’alcool » Journal LSDLF 01/1906 p. 332.
[10] Correspondance. Journal LSDLF 06/1905 p. 221.
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CHAPITRE 3 : L’animation de l’antialcoolisme
De la répression à l’éducation
Les outils de la propagande
(…)
Les journaux se multiplient vers la fin du siècle car c’est bien autour d’eux que s’organise toute l’activité antialcooliste : pour diffuser l’information, pour rendre compte des activités, pour mobiliser les adhérents, etc. La naissance de chaque nouvelle société antialcoolique s’accompagne généralement de celle d’un organe de presse, même si la fréquence de la parution est faible et la régularité pas toujours assurée.
La SFT commence ainsi à publier son bulletin La Tempérance dès 1873. Malgré l’espacement des parutions et les difficultés qui conduisent à sa suspension au début des années 1890, il paraîtra jusqu’en 1905. Au sein de la SFT naît aussi le journal Le Bon Conseiller initié par Sophie Le Page. Annoncé en 1880 dans La Tempérance[1], il paraitra de 1880 à 1885.
Avec la création de l’UFA (Union Française Antialcoolique) apparaît L’Alcool, dès le 1er janvier 1896, puis L’Etoile Bleue pour ses sections cadettes en juillet 1897. L’Etoile Bleue devient la revue mensuelle de la nouvelle Ligue Nationale Contre l’Alcoolisme en 1905 avec la fusion des deux entités SFT et UFA, entraînant celle de La Tempérance et de L’Alcool.
D’obédience protestante, le comité national français de la Société Française de Tempérance de la Croix-Bleue fonde un journal mensuel en 1893 qui s’appellera Le Libérateur en 1912. Chez les catholiques, le journal mensuel illustré Le Fléau du Siècle » apparaît en 1898 et va précéder la structuration de la Fédération de la Croix-Blanche. Celle-ci lance son bulletin trimestriel Le Péril Alcoolique en 1902.
A ce tournant du siècle, on peut encore citer la naissance de :
- La Prospérité, en 1896, pour l’association du même nom, présidée par Frédéric Schaer-Vézinet ;
- La Jeunesse, également en 1896, pour l’ Association de la Jeunesse Française Tempérante (Docteur Jacques Roubinovitch) qui paraît tous les mois durant l’année scolaire ;
- La Source, en janvier1900, pour l’Union Française des Femmes pour la Tempérance (UFFT) ;
- le Journal de la Société antialcoolique des Instituteurs, en mai 1902, (annoncé dans La Tempérance 1902-1903 p. 192) ;
- La Santé de la Famille », en décembre 1903, pour la SAACF (Société Antialcoolique des Agents de Chemins de Fer) ;
- Le Bulletin mensuel de l’Etoile Universitaire.
Beaucoup de ces journaux aspirent à une couverture nationale, d’autres sont plutôt locaux. Certains furent éphémères, comme La Source ou Le Bon Conseiller, d’autres ont eu une belle longévité, comme La Jeunesse jusqu’à la deuxième guerre mondiale malgré une interruption de 7 années (de 1914 à 1922) voire durent encore actuellement, comme Le Libérateur ou La Santé de la Famille (dont l’association a finalement pris le nom fin 1930) … Après avoir notablement évolué naturellement.
Lorsque les organisations antialcoolistes ne disposent pas d’organe de presse en propre (comme l’UFCA), ce sont les autres journaux qui se chargent de passer les informations essentielles. Le journal – revue, bulletin, feuille – occupe donc une place centrale dans le combat antialcooliste et permet de déployer toute la thématique au travers de diverses rubriques.
La plupart de ces journaux propose des articles de fond, souvent baptisés « causeries ». C’est tantôt une réflexion d’ordre général sur tel ou tel méfait et les conséquences qu’il engendre, tantôt l’actualité qui fournit la matière. Le mode analytique est souvent employé mais c’est parfois le mode simplement descriptif, tant les faits rapportés sont considérés comme suffisamment éloquents.
C’est d’ailleurs le cas, avec la narration de faits divers, deuxième type de rubrique, rarement absente des diverses publications. La SFT avait déjà montré la voie dès son premier numéro de 1873 avec « Crimes, délits et suicides commis en état d’ivresse, accidents par suite d’excès de boissons ». Trente ans plus tard, La Santé de la Famille l’annonce dès ses tout premiers numéros[2]: « Pour que nos sociétaires puissent prouver à leurs camarades la véracité de nos affirmations, nous insérerons à l’avenir sous le titre ci-dessus [« Echos de partout »], tous les drames parvenus à notre connaissance dans le courant du mois se rapportant à l’alcoolisme ou dénotant chez le coupable une mentalité spéciale confinant à la folie, preuve certaine d’un cerveau désorganisé par suite d’usages funestes de la part du criminel lui-même ou de ses parents ». … Et le journal tiendra longtemps une rubrique consacrée aux faits divers les plus dramatiques. Elle s’appellera donc « Échos de partout » mais aussi « Les crimes de l’alcool », « Les méfaits de l’alcool », etc… et parfois n’aura pas d’intitulé… Peu de numéros seront sans fait divers, pour La Santé de la Famille, comme pour toutes les autres revues. Les informations seront souvent extraites d’autres journaux de l’époque (le Matin, l’Eclair, le Petit Journal, le Signal, Pour l’Avenir du Peuple, etc.), plus généralistes, ou prélevés dans la presse étrangère antialcooliste (comme le journal antialcoolique suisse L’Abstinence du professeur Hercod). Autant dire que la presse de l’époque regorge de méfaits dus à l’alcool…
J’ai évoqué l’exceptionnelle gravité des faits rapportés dans ces narrations (cf. « L’avilissement de l’individu » du chapitre 2) au point que cela peut poser problème à l’autorité publique. Ainsi, le Ministre de l’Instruction Publique refuse une souscription pour Le Bon Conseiller au motif que ce journal rapporte des « récits qu’il serait imprudent de mettre sous les yeux des élèves des écoles »[3]. Mais il semble que pour les rédacteurs, au contraire, elle ne soit pas encore suffisamment éloquente pour alerter les lecteurs sur les dangers de l’alcoolisme. Ils vont alors proposer, dans le journal LSDLF comme dans d’autres journaux, la nouvelle. C’est un genre littéraire adapté à ce cadre journalistique du fait de la brièveté des textes qui peuvent s’échelonner sur deux ou trois numéros maximum[4].
Le poème fait également partie des formes littéraires utilisées et des auteurs connus comme Théodore Botrel (1868-1925) seront sollicités. Mais le plus souvent, comme pour les nouvelles, les auteurs sortent souvent des rangs antialcoolistes. Et même si la bonne volonté ne peut pas toujours remplacer le talent, ces productions littéraires illustrent bien en tout cas la grande motivation à s’investir pour la bonne cause.
L’alliance « hygiénisme / antialcoolisme » est omniprésente dans de nombreux articles. Elle conduit à la rédaction de conseils alimentaires ou domestiques[5]pour l’alimentation, le corps, l’environnement (en particulier la qualité de l’air) etc. On pourrait les qualifier de « techniques » mais ils confinent parfois à de véritables leçons de morale.
Lorsque les informations se veulent brèves et directes, on utilise souvent la forme de la maxime ou de la sentence (« L’alcool abrutit, l’alcool ruine, l’alcool tue »). Les manuels scolaires contiennent quantités de ces textes courts comme l’ouvrage de Jules Steeg[6] qui compte plus de 50 maximes. Le tableau ou la gravure permettent aussi une communication directe, beaucoup utilisée dans le cercle de l’école.
(…)
[1] La Tempérance 2e série, T1 1880 Paris E. Donnaud p. 10.
[2] « Echos de partout. Alcoolisme et mentalité » Journal LSDLF 11-12/1904, p. 126.
[3] PV CA du 2 novembre 1881 La Tempérance Paris, E. Donnaud, 1881, p. 365.
[4] Dans le journal LSDLF, on trouve par exemple : DARRAS « Le petit maître » 02/1904 p. 9-11 ; BONNEAU « Visions dans la nuit » 07/1904 p. 54-57 et 08-09/1904 p. 69-71, « Jenny l’orpheline » 01/1905 p. 134-136, « Le plus beau noël de maman » 02/1905 p. 153-155, « Lili la jeune blanchisseuse » 10/1905 p. 277-279 et 11/1905 p. 295-297 ; BEZOMBES « Soir de paie » 07/1905 p. 228-230 et 08/1905 p. 243-244, etc.
[5] La revue La Santé de la Famille porte en sous-titre « Journal mensuel d’hygiène alimentaire et domestique » de son premier numéro de décembre 1903 jusque fin 1924 – début 1925, puis « Bulletin mensuel de Tempérance, d’hygiène et de philanthropie » jusque Novembre 1930, puis « Société de Cheminots luttant contre l’alcoolisme et la mauvaise hygiène » jusqu’en 1946 (un seul numéro). La référence à l’hygiène ne disparaît qu’avec les numéros de 1947.
[6] STEEG Jules, Les dangers de l’alcoolisme. Lectures, maximes, problèmes, Fernand Nathan, Paris, 1896.
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CHAPITRE 4 : La postérité de l’antialcoolisme
Réception de l’antialcoolisme
Avec la propagande antialcooliste, il est rarement question de petits méfaits, généralement on est tout de suite plongé dans un désastre ou un autre. Elle décrit les périls de l’alcoolisme sur tous les plans : l’hygiène de vie, la famille, la société, la morale, la civilisation. Montrer la dangerosité de l’alcool revient à tenir un discours percutant sur tout l’éventail de ces plans. Elle part de faits réels mais ne retient que les plus évocateurs d’entre eux, c’est-à-dire les plus terribles et leur narration tend toujours à grossir encore la charge émotionnelle qu’ils portent déjà. Elle fait aussi appel à l’imagination par l’invention pure et simple ou par la construction de récits dramatiques comme avec les nouvelles. Les développements théoriques qui les accompagnent – telles les considérations hygiénistes ou la théorie de la dégénérescence – servent à souligner leur gravité et à annoncer d’autres périls plus grands encore.
Lorsque l’antialcoolisme rapporte des méfaits de moindre ampleur, c’est en général pour les présenter comme les constituants ou les précurseurs de méfaits plus graves. Alors comment pourrait-il concevoir l’absence de méfaits et, plus improbable encore, l’existence de bénéfices ?!… Il est patent que la thématique de désastres semble interdire toute autre approche.
De plus, au-delà des messages propres à son discours, l’antialcoolisme proposait aussi des réponses aux grandes peurs de l’époque : le malaise social, la délinquance, la misère, les maladies (tuberculose, choléra, typhoïde, autres…), la dépopulation, le désastre de 1870 et les perspectives de guerre (avant 1914 en particulier, avec le nationalisme conquérant qui poussait à la « récupération » de l’Alsace-Lorraine), etc. Il en avait débusqué le principal responsable : l’alcool. Du même coup, on détenait la solution à tous ces maux : il suffisait de combattre son usage. L’alcool tenait finalement ce rôle de bouc émissaire et tout le monde pouvait être rassuré. La société ne pouvait remettre en cause ce rôle sans retrouver ses peurs et se sentir complètement désarmée, sans explication et sans recours, face à tous les malheurs de l’époque.
Avec cet aspect général des réponses qu’il semble apporter, l’antialcoolisme tend à se hisser au rang de « sauveur de la société », statut difficilement contestable, d’autant que sur bien des sujets c’est l’urgence qui prévaut. La priorité est donc de répondre aux problèmes et il serait apparu particulièrement mal venu de donner l’impression de tergiverser en recherchant d’hypothétiques autres voies. Là encore, il n’y a guère de place à d’autres perspectives, d’autres alternatives.
Et le mouvement antialcooliste va donc pouvoir se développer pour s’étendre à toutes les grandes organisations de la société (cf chapitre 3 : « L’animation de l’antialcoolisme ») : les grandes entreprises comme les chemins de fer, l’armée, l’école, l’assemblée nationale et le Sénat. Ce faisant, il consolide encore un peu plus son statut, en tout lieu, à tous les niveaux.
Il ne peut alors être question que de méfaits, de leurs victimes et de leurs auteurs. Ces derniers seront sévèrement jugés et l’opprobre vise d’abord l’ivrogne[1], mais aussi le mastroquet et ses alliés, notamment ceux de la classe politique. La morale antialcooliste qui s’instaure sur ces bases ne peut concevoir l’idée de bénéfices : ce n’est ni imaginable, ni recevable. La grande majorité la conçoive comme légitime, en particulier, très logiquement, les proches qui en souffrent directement et ne peuvent comprendre ni admettre l’existence de ces bénéfices.
Dans ces conditions, on voit mal comment quelque illuminé inconscient pourrait oser prétendre, à ce moment, avoir obtenu des bénéfices grâce à l’alcool et encore moins s’ils sont d’ordre existentiel. Cela reviendrait à soutenir que l’alcool détient de ce fait de merveilleuses propriétés magiques, en opposition totale à l’édifice antialcooliste : sa thématique de méfaits, ses perspectives salvatrices, ses valeurs morales. Une telle affirmation ne pouvait que relever totalement d’une hérésie, bien téméraire dans ce contexte !
Pour solide et puissant qu’il soit, cet édifice n’est pas exempt de fragilités, la plus flagrante étant sans doute la divergence des vues entre tempérance et abstinence. Pour la surmonter, on l’élude en se tournant invariablement vers les méfaits sur lesquels tout le monde est d’accord. Elle ne mettra jamais véritablement en péril l’édifice antialcooliste, grâce aux méfaits qui jouent le rôle d’un véritable « ciment » entre tous les antialcoolistes, qu’ils soient tenants de l’abstinence ou tenants de la tempérance.
[1] Sans que le terme d’ivrogne ne disparaisse complètement, celui d’alcoolique le supplantera peu à peu… Mais cela ne supprime pas la désapprobation sociale.
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Un débat confus : tempérance ou abstinence ?
L’entre-deux guerres : un déclin de l’antialcoolisme ?
Deux voix fortes et un grand mutisme
Les antagonismes entre alcooliers et antialcoolistes confinent à la caricature, ils semblent néanmoins irréductibles. Les oppositions sont en effet bien réelles mais si l’on y regarde de plus près, la structure des deux discours est la même :
- Les méfaits constituent le noyau central, les uns pour les exhiber, les autres pour les dénier le plus souvent ;
- La causalité « quantités / méfaits » est toujours mise en avant pour rendre compte de leur genèse ;
- La reconnaissance d’une responsabilité individuelle pour les expliquer.
Il en ressort que les divergences portent essentiellement sur l’existence ou non des méfaits. Et lorsqu’ils sont admis, les deux points suivants (2 et 3) ne soulèvent pas de problème : on se rejoint alors pour dire que les méfaits résultent d’une incompétence individuelle à gérer les quantités. Tout le monde y souscrit, point !…
… Et lorsque l’on débat de l’existence ou non des méfaits, on en parle haut et fort mais on ne parle pas d’autre chose… On est en fait dans la même logique que l’on conforte et renforce en s’opposant et en se livrant à la surenchère. Le tropisme des méfaits agit aussi sur les alcooliers et monopolise les attentions.
Finalement, malgré toutes leurs oppositions, alcooliers et antialcoolistes s’accordent sur une « cible » commune : la personne qu’ils désignent alcoolique, parce qu’elle ne sait pas limiter ses consommations d’alcool. Sous ces feux croisés, celle-ci n’a alors qu’une issue : se réfugier dans le silence et, plus grave, faire sien le jugement social dont alcooliers et antialcoolistes se font les porte-paroles, chacun à leur façon. De toute manière, durant toute cette période, sa parole, socialement inacceptable, ne peut être audible. Pendant longtemps elle restera muette et ne pourra sortir de ce silence qu’en admettant sa culpabilité dont elle se sera elle-même convaincue. Contrition bien triste mais qui rassure tout le monde.
Ainsi, entre les antialcoolistes et les « alcoolisateurs », il n’y a pas de place à ce moment pour une troisième voix affranchie de leurs références respectives.
Alcooliers et antialcoolistes ne se rejoignent pas seulement sur la causalité et la responsabilité individuelle des méfaits : la notion de boissons salubres ou hygiéniques permet à une grande partie des deux camps de s’accorder. En effet, la majorité des antialcoolistes prône « l’usage modéré des boissons hygiéniques (en particulier le vin) et pas du tout d’alcool (boissons distillées) » tandis que beaucoup d’alcooliers (et même d’antialcoolistes !) adhèrent à l’idée que l’on peut « combattre l’alcoolisme en buvant du vin ». Cette convergence est encore consolidée par les considérations patriotiques, le vin se présentant comme l’emblème de l’unité nationale, surtout après la victoire de 1918.
Au fond, il s’agit bien, là encore, d’une question de quantités, qu’elles soient « modérées » pour les antialcoolistes ou « responsables » pour les alcooliers. Il n’y a alors guère de différence entre les uns et les autres et on peut, de fait, être à la fois alcoolier et antialcooliste en même temps !… Tout en se défendant vigoureusement de ne faire partie que d’un seul camp…
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De l’antialcoolisme à l’alcoolisme-maladie
Confortements du tropisme des méfaits
CHAPITRE 5 : Infusions antialcoolistes
L’affaire de la céruse
Le drame des petits Weber (1)
Dans son numéro d’avril 1906, le journal La Santé de la Famille fait état de l’acquittement de Jeanne Weber, accusée des meurtres de trois enfants – ses nièces Georgette (18 mois), Suzanne (2 ans et 10 mois) et Germaine (7 mois) – et d’une tentative de strangulation sur son neveu Maurice (11 mois). Tous ces faits se sont produits dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris et s’échelonnent sur une période totale de 5 semaines (du 2 mars au 5 avril 1905), période durant laquelle il faut aussi ajouter le décès suspect de son propre fils de 7 ans Marcel Charles, le 29 mars 1905, qui ne donne cependant pas lieu à poursuite dans ce procès.
Ce qui étonne dans cet acquittement c’est que tout un faisceau d’éléments convergeait pour établir la culpabilité de l’accusée :
– la mort des enfants est surprenante car ils sont tous en bonne santé et on ne leur connaît pas de problème particulier ;
– les circonstances identiques de leur mort. A chaque fois Jeanne Weber se trouve seule avec eux et a éloigné les parents sous divers prétextes. A chaque fois aussi, se produit la même chronologie : les parents ou des voisins sont prévenus par elle d’un malaise de l’enfant, malaise qui disparaît en leur présence, mais est suivi de la mort de l’enfant après leur départ, quand Jeanne est à nouveau seule avec eux;
– tous les témoignages des proches (famille et voisins) sont concordants ;
– les constats des premiers médecins arrivés sur les lieux font état au moins de doutes sérieux pour certains: le médecin de l’État Civil (docteur Frankel) qui refuse le permis d’inhumer de Suzanne, le docteur Labelle qui a examiné Germaine plusieurs fois, le docteur Mook qui relève des traces sanguinolentes au cou de Maurice – et clairement accusateurs pour d’autres, comme ceux du docteur Saillant de l’hôpital Bretonneau et de son chef de service (le réputé docteur Sevestre) qui établissent la tentative de strangulation sur Maurice ;
– l’histoire passée de Jeanne Weber – rappelée au moment du procès – est de nature à alimenter puissamment le doute : mort de son premier fils Marcel Jean en 1895, à l’âge de 4 mois, et de sa fille Marguerite en 1901, à l’âge de 2 ans.
Tout cela concourt à ce que le juge Leydet lui-même soit persuadé de la culpabilité de Jeanne Weber comme de nombreux observateurs et l’ensemble de la presse. L’opinion publique, quant à elle, la surnomme déjà « l’ogresse de la Goutte d’Or » depuis les événements tragiques de mars 1905.
Que s’est-il donc passé pour qu’un jugement aussi surprenant soit prononcé ?
Jeanne Weber est défendue par Maître Henri Robert, l’un des plus brillants avocats de l’époque, antialcooliste notoire, et son procès mobilise les plus grands experts, le professeur Thoinot en tête, puis le professeur Brouardel dont il fut l’élève. Brouardel représente l’autorité médicale et a quasiment le statut d’un ministre.
Le ton est donné dès l’entame du procès comme le rapporte l’article du journal La Santé de la Famille : « La véritable explication se trouve dans la déposition du Docteur Ascher qui fut chargé de procéder à une enquête spéciale sur le décès de Suzanne Weber par le Commissaire de Police. Le témoin déclare que les morts par convulsions sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit, dans les milieux ouvriers. Cela tient à ce que beaucoup de pères de ces enfants ont des métiers durs qui les portent à boire du vin et qui, bien que n’étant pas des ivrognes, s’alcoolisent sans s’en rendre compte, et donnent naissance à des enfants qui en subissent les funestes conséquences. Les déchéances physiologiques de tous ces pauvres petits ont été définies du reste par le docteur Brouardel: ils sont morts généralement de convulsions ou d’accidents consécutifs aux convulsions. Mais là où se révèle l’inconscience de tous les Weber, c’est la facilité avec laquelle on s’alcoolise ou avec laquelle on alcoolise ces petits êtres« . Dans cette « démonstration », on se fonde sur la théorie de la dégénérescence de la race[1] alors en vigueur (et elle le restera jusque dans les années 1940) et sur les habitudes supposées d’alcoolisation dans les familles Weber pour asseoir l’hypothèse d’une mort naturelle des enfants. Le rapport d’autopsie de Thoinot et les avis de Brouardel conjugués à l’habileté de Maître Henri Robert font le reste : Jeanne Weber est innocentée… Ainsi, le coupable c’est l’alcool comme l’écrit le journal ! Celui des parents ou des grands-parents et l’on rapporte encore les propos du docteur César Roux qui cite « des cas de convulsions d’enfants qui rappellent les cas des petits Weber« . C’est aussi celui que les enfants Weber pouvaient facilement ingérer, a priori. Et pour conforter le tout, c’est encore celui que les médecins prescrivaient : « très troublé, je me demande si loin d’être des forces de résistance à l’empoisonnement national, nous n’avons pas, nous, médecins, servi inconsciemment la poussée alcoolisatrice de ce temps… » (docteur Jacquet).
Expertises en question
Chargés d’examiner Jeanne Weber par le Président de la Cour d’Assises de la Seine, les docteurs Joffroy, Dubuisson et Séglas indiquent dans leur rapport du 20 décembre 1905 que celle-ci « signale spontanément, dans la famille des enfants décédés, l’alcoolisme à deux générations (des parents et du grand-père), la constitution chétive des enfants, la fréquence chez eux des accidents convulsifs du premier âge« .
Puis ils commentent : « Nous rappelons ici, à titre de simple renseignement, que l’importance de la convulsivité comme stigmate de l’hérédité alcoolique, et la polymorphie en bas âge des enfants d’alcooliques amenant la dégénérescence et l’extinction d’une famille sont aujourd’hui des faits bien établis par l’expérience et l’observation clinique« .
Il faut relever qu’aucun élément tangible ne peut attester de la véracité des propos tenus par Jeanne Weber qui sont alors reçus comme argent comptant par les trois experts. Cette fragilité des paroles de Jeanne Weber est travestie alors par leur autorité qui viendra appuyer les conclusions de l’expertise Thoinot-Brouardel.
Le docteur Joffroy est professeur de clinique des maladies mentales et membre de l’Académie de Médecine. Il est aussi l’auteur d’une classification des alcooliques en trois catégories sur laquelle nous reviendrons (…) »
[1] Cette théorie s’inspire des travaux de Bénédict-Augustin Morel, en particulier de son ouvrage, le Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine. Bénédict-Augustin Morel. 1857 (Chez JB Baillière). Elle énonce, entre autres, que l’alcoolisme des parents provoque diverses tares (dont l’alcoolisme lui-même) chez les descendants et, par conséquent, nouvelle reproduction sur la génération suivante. Voir aussi l’encart « Expertises en question »
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La conscription mise en question
La dégénérescence imaginée
Les capacités d’allaitement

